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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 17:46

Fleurs et fusils


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


Raymond Acquaviva trousse un montage de textes classiques de la Première et de la Seconde Guerre mondiale : un exercice périlleux, sauvé par la troupe de ses comédiens-chanteurs. L’histoire de l’entre-deux-guerres en deux heures, en poèmes et en chansons.

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« Mobilisations » | © Ateliers du Sudden

Mobilisations, au pluriel, donc, pour raconter un bout d’histoire de France. Tout commence au bel été 1914, « heure exquise / qui nous grise » pour se terminer en 1945 avec une Fleur de Paris de nouveau éclose. Entre-temps en effet « l’heure exquise » a laissé place à des heures plus sombres, qui ont vu des gamins de vingt ans se faire déchiqueter dans les tranchées de Verdun, fusiller sur le plateau de Craonne ou au Mont-Valérien, et des jeunes filles à peine plus âgées s’étioler dans l’attente de lettres de poilus, ou dans les files d’attente des magasins.

Raymond Acquaviva a mis bout à bout une série de textes qui résonnent familièrement aux oreilles des spectateurs : poèmes d’Apollinaire pour la Grande Guerre, poèmes de la Résistance pour la Seconde. Tout aussi familières sont les chansons choisies, de la Chanson de Craonne au Et tout ça, ça fait d’excellents Français de Maurice Chevalier. Mobilisations a les défauts de ses qualités : l’ensemble est surtout marqué par sa discontinuité : si les ruptures de ton sont souvent voulues, les effets de contrepoint sont parfois abrupts et gênants, comme le saut entre les morts de la Grande Guerre, en France, et les discours de Hitler : explication du fascisme par le « coup de couteau dans le dos » ? Absurde d’une génération qui hurlait « der des ders » avant de repartir, comme en 40 ?

Jouée par les étudiants de troisième et de quatrième année des ateliers du Sudden, la pièce ressemble parfois trop à une restitution de travaux d’élèves, composée de scènes de concours (le « nuage » de Tardieu, scie des cours d’art dramatique, ici un peu inattendu) et d’exercices bien connus (la « machine », le jeu avec les masques blancs, les draps noirs). L’ensemble contraint également souvent au raccourci et procède par allusion. Comme il est délicat d’évoquer le Paris de la collaboration, sur vingt minutes d’un spectacle qui en dure cent vingt ! Un drapeau nazi, une carte de juif ; un peu de Cabaret, un zeste de Fassbinder, une touche de Berliner Ensemble, tout cela vite absorbé par la scène suivante, qui montre la difficulté de la vie quotidienne. L’histoire de l’entre-deux-guerres en deux heures, en poèmes et en chansons, ne peut s’encombrer de beaucoup de nuances.

Une troupe à l’énergie roborative

Reste également que l’ensemble est soutenu par l’énergie de ses jeunes comédiens. Le public, toujours en terrain de connaissance et jamais mis en danger (les Français ont souffert, on sait qui sont les méchants), est conquis. Il est vrai que l’on n’est pas en cours d’histoire, mais au théâtre, et pas là pour enquêter, mais pour se divertir, et réentendre une partition bien connue. La beauté et la fraîcheur des comédiennes, petites Françaises 1900 en jupe longue et chemisier blanc, petites résistantes à béret et socquettes, est évidemment un plaisir pour les yeux. Les garçons ne sont pas en reste, élégants poilus imberbes en costume noir, ambigus célébrants du « gai Paris ».

Il y a même des moments de grâce, dans ces Mobilisations : c’est cette Romance de Paris vibrante et euphorisante, où le plaisir du public rejoint celui des comédiens ; c’est une Madelon pour une fois débarrassée de ses oripeaux pathétiques, et rendue avec toute l’innocence canaille qui lui sied ; c’est une Chanson de Craonne profonde et émouvante, qui prend aux tripes, peut-être parce que ceux qui la chantent n’ont guère plus de vingt ans. C’est dans ces moments que la pièce est au mieux, et non dans les moments plus contestables de grandiloquente déploration. On sait qu’en France, tout finit toujours par des chansons : on sait aussi que chez Acquaviva, les comédiens y excellent. 

Corinne François-Denève


Mobilisations 1914-1939, textes de Péguy, Claudel, Apollinaire, Dorgelès, Queneau, Aragon, Tardieu…

Mise en scène : Raymond Acquaviva, assisté de Florent Hill

Avec : Gaëtan Arlot, Louise Corcelette, Bruce Guimar, Margaux Laplace, Philippine Martinot, Arnaud Moronenko, Fabien Rasplus, Fabio Riche, Ghita Serraj et Lani Sogoyou

Et les musiciens : Pierre Boulben, Azelyne Cartigny, Quentin Morant et Hugo Prévot

Arrangements musicaux : Quentin Morant

Chant : Christophe Charrier

Un spectacle de la Troupe des comédiens sans frais avec le soutien des Ateliers du Sudden-Raymond Acquaviva

Théâtre des Béliers-Parisiens • 14 bis, rue Sainte-Isaure • 75018 Paris

Métro : Jules-Joffrin ou Simplon

Réservations : 01 42 62 35 00

www.theatredesbeliersparisiens.com

Du 21 avril au 30 juin 2014, le lundi à 21 heures

Durée : 1 h 30

26 € | 22 € | 18 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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