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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 13:05

« Retirez vos dents de ma chair »


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Située dans une prison pour femmes, « Misterioso‑119 » de Koffi Kwahulé conte une histoire d’amour et de mort. Laurence Renn Penel en fait une œuvre chorale, soutenue par la musique lancinante de Frédéric Gastard.

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« Misterioso-119 » | © Olivier Roset

Koffi Kwahulé, écrivain d’origine ivoirienne vivant à Paris, est de plus en plus joué sur les scènes françaises. Misterioso-119 (le titre fait allusion à un morceau de Thelonious Monk) est l’une de ses pièces les plus intenses, les plus violentes. L’intrigue est assez vite résumée : un groupe de jeunes détenues participent aux répétitions d’un spectacle de pom-pom girls imaginé par une intervenante artistique. Malgré toutes ses résolutions, celle-ci se laisse petit à petit attirer dans le piège des rapports de force et des rapports de séduction qui structurent ce petit groupe. Une complicité malsaine, mélange de répulsion et de fascination, se crée entre elle et la plus rebelle de ces détenues, la seule criminelle – un être instable, borderline, au bord du gouffre. Celle par qui le pire peut arriver.

Le texte de Koffi Kwahulé est un texte violent, parfois cru, assez déstructuré. Il est le reflet du maelström de passions dévorantes qui traversent les êtres soumis à la promiscuité forcée de la prison. Les corps, condamnés à la solitude et au manque d’amour, se tournent les uns vers les autres, amour et haine mêlés, s’attirent, se déchirent. Ces femmes s’embrassent ou se battent, mais se racontent aussi, monologuent. Les mots se bousculent tandis que le passé qui les entrave ou les obsède resurgit en désordre, laissant entrevoir les fêlures de leurs vies. Les phrases qui tournent en rond dans leur tête expriment la menace d’une aliénation, d’une perte d’identité. Ces phrases, elles les crachent hors d’elles, entre cri de rage et bavardage vide.

Effraction

Laurence Renn Penel est depuis longtemps sensibilisée à la souffrance des détenues. Elle a en effet travaillé en prison, et connaît bien ces lieux d’exclusion et de violence. Mettant en scène Misterioso‑119, elle s’est pourtant bien gardée de proposer une représentation réaliste de l’univers carcéral. Avec le scénographe Thierry Grand, elle a conçu une sorte de portique métallique sur deux niveaux, occupant toute la surface du plateau. Au centre, surélevée, la salle de douche aux parois à moitié opaques. Lieu interdit, dans lequel le regard du spectateur pénètre comme par effraction, et qui rappelle qu’en prison les êtres sont privés de toute intimité. Lieu dangereux aussi, qui deviendra arène sacrificielle. La metteuse en scène a par ailleurs tenu à la présence de la musique, une présence appelée par le texte lui-même, déjà musical par ses scansions. Elle a ainsi confié à Frédéric Gaspard le soin de concevoir une partition enveloppante, envahissante, qui soutient les voix des comédiennes ou se fond avec elles.

Mais c’est surtout l’intensité du jeu des comédiennes que l’on retient de ce spectacle. Laurence Renn Penel donne à voir un théâtre du corps : corps tendus, en révolte contre la violence de l’enfermement qu’ils subissent, contre l’immobilité forcée qu’on leur impose. Ce théâtre charnel nous fait remonter aux sources mêmes de la représentation théâtrale : la chair de l’humanité, c’est aussi la violence primitive des bacchantes. Pour cela, la metteuse en scène peut compter sur des comédiennes à la présence impressionnante – au premier rang desquelles Karelle Prugnaud, qui incarne de façon inquiétante la figure de la criminelle. Laurence Renn Penel a aussi été attentive au jeu des regards – regards de haine ou de défi, regards suppliants – pour une mise en scène qui, par ailleurs, mise plutôt sur l’énergie des comédiennes que sur la précision. 

Fabrice Chêne


Misterioso-119, de Koffi Kwahulé

Texte disponible aux éditions Théâtrales

Renn Compagnie

http://www.renn-compagnie.com/

Mise en scène : Laurence Renn Penel

Avec : Jana Bittnerova, Maïmouna Coulibaly, Gabrielle Jeru, Douce Mirabaud, Natacha Mircovich, Karelle Prugnaud

Scénographie : Thierry Grand

Lumières : Pascal Sautelet

Costumes : Cidalia Da Costa

Vidéo : Olivier Roset

Son : Lucie Laricq

Musique composée et réalisée par : Frédéric Gastard

Collaboration artistique danse : Maïmouna Coulibaly

Assistante scénographie : Muriel Siri

Assistante mise en scène : Joëlle Varenne

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 9 mai au 8 juin 2014, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 35

18 € | 15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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