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17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 18:09

Une « Mission » initiatique


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Porté par un comédien extraordinaire, Bruno Vanden Broecke, « Mission » est un monologue bouleversant sur la foi, l’engagement, l’Afrique. À ne manquer sous aucun prétexte.

mission-300 koen-broos Quand Mission commence, on a un doute : un unique comédien, presque immobile car posté derrière un pupitre, dans la peau d’un vieux missionnaire racontant sa carrière au Congo, va-t-il pouvoir nous tenir en haleine pendant une heure cinquante ? Mais les minutes passent, et nous voilà embringués presque malgré nous dans le récit finalement captivant de ce demi-siècle de « mission ». Mieux : plus d’un auteur, comédien, ou metteur en scène rêverait de faire rire ainsi le public. C’est même à peine croyable de se bidonner sur un résumé aussi peu glamour. Or, ce rire ne tient souvent qu’à un fil, et c’est ce qui fait la beauté et la force de Mission.

Ce petit miracle réside d’abord dans la façon fort subtile qu’à Bruno Vanden Broecke d’amener à lui le public, petit à petit. Rapidement, on se prend à aimer « son » missionnaire un poil gâteux (même le maniement de son magnétophone à cassettes se révèle périlleux) mais percutant et ironique. Nous devenons les spectateurs de cette conférence imaginaire, posture qui peut sembler facile au premier abord, mais permet une empathie réelle avec le personnage.

La religion ? Le Congo ? On redoute la morale, le misérabilisme, la culpabilisation du spectateur. Il n’en est rien. Le texte serpente sans cesse entre anecdotes souvent cocasses et évocation, par touches, d’une vie quotidienne traversée par la pauvreté et la violence. Avion dont les sièges sont des chaises de jardin, confession collective (deux cents fidèles invités à marmonner simultanément leurs péchés !) ou impayable scène des baptêmes (le père blanc est tout content de baptiser une flopée d’enfants de son propre nom) côtoient avec souplesse des récits beaucoup plus poignants.

Comme la confiance s’installe (envers le texte, le personnage, le comédien), on se sent rapidement bien en compagnie de ce vieux briscard de la brousse, sa façon débonnaire et touchante de balancer vannes et souvenirs. Presque trop bien, grâce à son art de dissimuler le trop dur, l’indicible, derrière de pudiques silences.

Un naturel confondant

En effet, grâce à Bruno Vanden Broecke, la révolte affleure et ne demande qu’à exploser. Le comédien joue ce texte en le malaxant, en le travaillant avec délicatesse comme un artisan la matière brute. Il l’interprète depuis 2007, en français et en néerlandais, et paraît l’avoir intériorisé à un point ultime. C’est un peu la même impression que dégage un Michel Bouquet, dans, par exemple, le Roi se meurt. Dire le texte, à la fois d’une manière tout à fait adaptée au théâtre, en en faisant ressortir toute la puissance, et en même temps avec un naturel confondant. Sans doute la seule recette possible pour « faire théâtre » avec cette œuvre proche du documentaire, réalisée à partir de dizaines d’entretiens avec des missionnaires du Congo.

Mais plus le temps passe, moins l’émotion ne peut être dissimulée. Bruno Vanden Broecke semble lui-même ouvrir progressivement les vannes pour laisser monter en lui l’indignation, la tristesse et la colère. Arrivent les moments où l’on ne peut plus se cacher derrière les sourires, et ce crescendo culmine à la fin du spectacle, saisissante.

Cette mise en scène, par son apparente simplicité, nous rappelle que l’important est de servir l’œuvre. À cet égard, on pense à une mise en scène encore plus minimaliste d’un écrit qui n’était pour le coup pas fait pour le théâtre (quoique…), le discours De la race en Amérique prononcé par Barack Obama en 2008, dit par un comédien seul derrière son pupitre. Et qui frappait aussi les esprits. Comme si, parfois, les mots s’imposaient d’eux-mêmes, réaffirmant le rôle du metteur en scène, celui d’un humble et dévoué passeur. 

Céline Doukhan


Mission, de David Van Reybrouck

Éditions Actes-Sud Papiers

Traduction en français : Monique Nagielkopf

Mise en scène : Raven Ruëll

Avec : Bruno Vanden Broecke

Dramaturgie : Ivo Kuyl

Scénographie : Leo De Nijs

Création lumière : Johan Vonk

Gestion technique : Donald Bar

Lumières : Marc De Boelpaep

Son : Dimi Joly

Photo : Koen Broos

Production : K.V.S. (Belgique)

L’Espal • 60-62, rue de l’Estérel • 72058 Le Mans cedex 2

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Les 13 et 14 novembre 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 50

8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Pays de la Loire | 2014-2015
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