Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 05:54

Le grand final


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Gerold Schumann présente sa nouvelle mise en scène du « Minetti » de Thomas Bernhard au Théâtre de l’Athénée - Louis-Jouvet. Le grand Serge Merlin succède à Michel Piccoli dans ce « portrait d’artiste en vieil homme » à la fois ennuyeux et émouvant. Une pièce pétrie de contradictions.

Une nuit de la Saint-Sylvestre, dans un hôtel d’Ostende, un comédien décati attend l’arrivée du directeur de théâtre de Flensburg. Il espère remonter sur les planches après trente ans d’exil et incarner le rôle de sa vie : King Lear. Il a même apporté dans sa valise le masque du roi que lui a créé James Ensor. Mais comme dans Godot, personne ne vient. Il déverse alors devant le public son histoire pleine de griefs et de ressassements, ses exigences, ses principes, ses lamentations stéréotypées sur les difficultés de la vie d’acteur… jusqu’à l’exténuation.

Minetti ne parle que de théâtre. Le personnage éponyme prétend être un immense comédien et l’ancien directeur du théâtre de Lübeck que la méchanceté de la société – et particulièrement de la bonne société dévouée à l’art « classique » – a condamné à la réclusion. Il aurait été licencié parce qu’il se refusait à la littérature classique, et sa défaite dans un procès contre des « sénateurs » l’aurait contraint à l’exil chez sa sœur.

Cette représentation de l’acteur incompris et solitaire, rejeté par une société infâme et bête, « voué à l’anéantissement social », paraît bien stéréotypée. Ce qui l’est moins, en revanche, ce sont les réflexions sur le théâtre comme art de la catastrophe censé perturber le monde, et non distraire (le grand acteur doit en effet « épouvanter » son public). Ou encore l’idée que l’art dramatique est une synthèse de tous les masques et de tous les arts. « L’acteur arrache son masque à l’écrivain et le met, et chasse le public en mettant au public le bonnet de l’esprit. Sous le bonnet de l’esprit, étouffer la stupidité, la société, tout, tout étouffer sous le bonnet de l’esprit », éructe Minetti.

Le rejet du classique est également intéressant : l’acteur refuse la littérature classique parce que l’opinion publique, « ce qu’on appelle les gens cultivés », lui est favorable. Or, la pièce baroque King Lear, qui l’obsède, fait partie du répertoire classique pour un acteur. En outre, Minetti est une pièce « à texte », donc plutôt du côté des Anciens que des Modernes, si l’on schématise un peu. Le discours de l’acteur occupe en tout cas tout l’espace. Le soliloque tourne vite à la diatribe contre le « monde entier », et contre un public que cette interminable imprécation ennuie de plus en plus. Il faut dire que le texte manque de puissance et qu’il ne se passe rien. Quant à la mise en scène, elle ne tire pas franchement cette « comédie dramatique » vers le registre comique.

Heureusement, le délire furieux autour de « Lear » et de la misère des comédiens se trouve contredit par la présence en creux du vrai Minetti, à qui l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) dédia la pièce en 1976 : Bernhard Minetti. Cet acteur célèbre, bien payé par le pouvoir et chouchouté par son public, accepta de « jouer » le pauvre infortuné. Cette frontière mouvante entre théâtre et réalité signale le véritable enjeu de la pièce. Minetti se représente comme un « artiste en fureur » alors qu’il n’est qu’un vieux sénile au bord du désastre qui fantasme sa vie. La scénographie souligne l’illusion en plongeant le spectateur dans un rêve éveillé. Elle s’inspire de l’esthétique du peintre belge James Ensor qui vécut à Ostende et aurait créé le masque de Lear pour Minetti : l’artiste hurlait sa révolte contre l’esprit petit-bourgeois en inventant des trognes hilares et des têtes de mort puisées dans Bosch, Bruegel et les coutumes carnavalesques du pays.

D’un bout à l’autre du spectacle, Minetti s’adresse à deux femmes indifférentes et silencieuses : une dame qui s’alcoolise au champagne pour éviter d’affronter sa chambre solitaire, et à une jeune fille qui attend son amoureux en feuilletant un magazine. Son discours est régulièrement interrompu par le défilé des masques – des interludes poétiques dignes du drame baroque Lear. Comme le roi vieillissant de Shakespeare qui, malgré lui, ne sème que tempêtes et abdique son pouvoir, Minetti tire peu à peu sa révérence. Lui qui a répété le rôle de sa vie tous les soirs devant sa glace durant trente ans (terré chez sa sœur à Dinkelsbühl un « trou plongé dans le sommeil ») a entamé son voyage final vers le soleil (celui d’Ostende, ville balnéaire et celui, métaphorique, de la nouvelle année). Il est là pour jouer son grand final. Sur scène, sans masque.

Il fallait un immense comédien (comme le vrai Minetti) pour incarner un tel rôle. Et Serge Merlin incarne merveilleusement la folie, la fatigue, la répétition du personnage. Même si cette répétition n’est ni assez comique ni assez terrible, et lasse (mais ce n’est pas l’acteur qui est en cause). Merlin, en véritable sorcier, oblige le spectateur à regarder en face le miroir de l’illusion. Surtout à la fin de la pièce, où, face au public, campé sur une chaise, il se métamorphose en tombeau sous la neige. Un baisser de rideau mémorable. 

Lorène de Bonnay


Minetti, de Thomas Bernhard

Traduction : Claude Porcell

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte

Mise en scène : Gerold Schumann

Assistant à la mise en scène : Jérôme Maubert

Avec : Serge Merlin, Ève Guerrier, Olivier Mansard, Jérôme Maubert, Jessica Perrin, Liliane Rovère, Irina Solano

Décors : Olivier Bruchet

Costumes : Cidalia da Costa

Peinture : Jean-Paul Dewynter

Lumières : Vincent Gabriel

Création sonore : Bruno Bianchi

Maquillages : Sophie Niesseron

Fabrication des costumes : Anne Yarmola

Fabrication des masques : Hafid Bachiri

Construction du décor : lycée polyvalent Jules-Verne de Sartrouville

Photo : Brigitte Enguerand

Théâtre de l’Athénée - Louis-Jouvet • 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

Du 8 octobre 2009 au 24 octobre 2009 à 20 heures (19 heures le 13 et le 20), dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 10

30 € | 21 € | 13 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher