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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 15:07

Une humanité à la table du diable


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Comme chaque année depuis 2009, la troupe du Berliner Ensemble (créée par Brecht en 1949) éblouit le public du Théâtre de la Ville : Claus Peymann met actuellement en scène « Mère Courage et ses enfants ». Quel coup de feu ! Le spectacle offre une vision terrifiante de l’humanité, dans une forme des plus achevées.

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« Mère Courage et ses enfants » | © Monika Rittershaus

Bien sûr, ce n’est pas la première fois que Mère Courage détonne sur la scène parisienne. En 1954, la première de la pièce jouée par la compagnie de Brecht est déjà un sacré coup de canon. La portée est infinie. Roland Barthes évoque un théâtre (épique et dialectique) « désaliéné » et une écriture de plateau parfaite : tous les signes se conjuguent pour donner une lecture brillante et intelligible du texte. On assiste bien, à l’époque, à une révolution dramatique et scénique. Or, soixante ans plus tard, dans le même lieu (le Théâtre Sarah-Bernhardt est devenu le Théâtre de la Ville), c’est encore la cohérence dramaturgique de la représentation qui ravit.

Dans le spectacle de Claus Peymann, l’héroïne Anna Fierling, surnommée la Courage, est auréolée de nuit. La scène est en effet composée en grande partie d’un cercle noir, et ce dernier est encadré et éclairé par quatre structures verticales qui font penser à des totems géants modernes (bien peu protecteurs !). Le plateau et les murs sont noirs. Tout suggère la mort. Dans cet espace désolé, un petit bout de femme misérablement vêtue, incarnée par Carmen‑Maja Antoni, s’agite. La Courage fait des tours de piste sur le cercle, avec sa carriole. Mais à rebours : c’est la guerre, et elle doit lutter, avec ses trois enfants. La vivandière suit donc des régiments, leur vend des vivres et s’occupe de leur cantine. Elle a compris qu’il faut avoir l’estomac plein pour affronter l’enfer de la guerre. Et elle n’a pas peur de s’attabler avec le diable.

Dans cette mise en scène, le conflit évoqué est indéterminé. Les références historiques à la guerre de Trente Ans (présentes dans les didascalies qui ouvrent chaque tableau) ont disparu. Certes, chaque camp, l’un en noir, l’autre en blanc, arbore le signe religieux de la croix sur ses vêtements ou son visage. Mais Mère Courage rappelle que cela connote surtout la mort qui attend chacun. Les costumes sombres et l’attitude brutale et suspicieuse de certains font bien songer aux nazis et à la Seconde Guerre mondiale (le texte est écrit par Brecht en 1939). Pourtant, la guerre qu’affronte Courage renvoie à n’importe quel conflit. Surtout à la guerre économique et mondialisée actuelle (« capitaliste », disait Brecht), laquelle est larvée et oppose les pauvres aux riches, et les riches ou les pauvres entre eux. L’abstraction de la scénographie et des couleurs suggère aussi que la guerre est une métaphore de la vie. Le plateau en forme de cercle rappelle ainsi la roue actionnée par la déesse Fortune au Moyen Âge : en haut siègent les puissants ; en bas, les mendiants sont précipités dans le vide. Enfin, le spectacle s’ouvre et se ferme sur une référence au jeu de fléchettes : les humains cherchent toujours à viser le cœur d’une cible – un jeu de massacre bien inutile.

Un faisceau de signes qui convergent

D’autres éléments scéniques, bien concrets cette fois, appellent l’attention, comme la carriole. Au fil de la fable, au gré des revers de fortune de la Mère (figure d’une humanité pauvre, en guerre), sa charrette campagnarde change : au début de la guerre, elle contient des poules et des tissus ; quelques années plus tard, elle se trouve surmontée d’un clinquant panneau lumineux « Courage & Co » – marque d’un négoce opulent. La Mère ne s’interroge pas sur cette évolution. Le spectateur peut, lui, y voir une métonymie du corps de Courage ou du capitalisme, une métaphore de la mort (la tombe), un symbole de la honte (la charrette médiévale transporte les voleurs et les condamnés à mort)… En fait, l’écriture scénique est si riche qu’il est impossible d’évoquer chaque signe. On se contentera de souligner l’importance des lumières et le rôle primordial de la musique et des chansons : elles colorent l’histoire représentée d’une teinte noire et produisent une tonalité grinçante et dramatique.

Tous les éléments du spectacle convergent donc vers une vision terrible de l’humanité. Les pauvres, désespérés, sont obligés de faire preuve de courage, car ils subissent le jeu des puissants qui décident des « guerres ». Ils deviennent par voie de conséquence immoraux et s’entretuent pour satisfaire leurs besoins. Au final, ils préfèrent même la violence à la paix, puisque cela « nourrit » mieux ! Comme cela résonne avec notre époque ! Mais au-delà du message politique, se dessine une vision du monde désenchantée : l’homme, incapable de transcender ses contradictions, livre des guerres perpétuelles et inutiles. Le réel est si dur qu’il empêche toute beauté.

Carmen-Maja Antoni campe avec énergie cette Courage très humaine, à la fois banale et monstrueuse. Il faut du talent pour jouer l’écartèlement d’une mère, le cynisme d’une femme qui aurait voulu plus, mais qui accepte de faire avec ce qu’elle a. En contrepoint, si l’on peut dire, se tient sa fille Catherine. Karla Sengteller est brillante en misérable muette qui éructe des sons gutturaux, mais sauve un village avec un tambour : à la fin de la pièce, elle dépasse sa peur de la guerre et fait preuve d’héroïsme. Au spectateur d’en tirer des leçons. La distanciation doit servir à cela : à comprendre qu’il faut sortir de l’enfer et non tendre une cuillère au diable. 

Lorène de Bonnay


Voir aussi « Mère Courage et ses enfants », de Bertolt Brecht (critique), Artistic Athévains à Paris


Mère Courage et ses enfants, de Bertolt Brecht

Texte publié à L’Arche éditeur

Mise en scène : Claus Peymann

Avec : Carmen-Maja Antoni, Claudia Burckhardt, Raphael Dwinger,
Ursula Höpfner‑Tabori, Roman Kaminski, Manfred Karge, Michael Kinkel, Detlef Lutz, Gudrun Ritter, Michael Rothmann, Marko Schmidt, Martin Schneider, Veit Schubert, Martin Seifert, Karla Sengteller, Axel Werner

Musiciens : Matthias Erbe, Michael Yokas (violon), Cathrin Pfeiffer (accordéon), Silke Eberhard (saxophone alto, clarinette, basse clarinette), Clemens Rynkowski (piano), Manfred Wittlich (guitare)

Scénographie : Frank Hänig

Dramaturgie : Jutta Ferbers

Musique : Paul Dessau

Direction musicale : Rainer Böhm

Costumes : Maria-Elena Amos

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Site du théâtre : www.theatredelaville-paris.com

Du 17 au 26 septembre 2014 à 20 h 30

Durée : 3 h 20

35 € | 26 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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