ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Mémoire de papillon » : faire bouger
les cadres
Rencontre d’un comédien et d’un danseur. À eux d’eux, deux ailes de papillon. Prêts à prendre leur envol pour s’éloigner des clichés. Une mémoire qui retrouve l’innocence de l’enfance et se défait des assignations.
La scénographie affirme d’emblée le propos. De grands cadres – certains bâchés de
blanc ; un seul, au centre, découvert – représentent, par leur proportion, les immeubles d’une banlieue. Une projection vidéo viendra figurer leur présence effective, à la fois dans
l’étendue et dans le morcellement – les cadres coupant la continuité de l’image. À cet égard, le cadre peut avoir un sens double. Dire l’aspect compartimenté, communautaire, du monde aussi
bien que sa diversité. « C’est pas une histoire de banlieue, c’est une histoire de frontières entre humains », dira M. C’est aussi, évidemment, la nécessité de faire bouger les
cadres, les lieux communs. Leur déplacement dans l’espace du plateau crée un souffle nouveau – au sens propre : il est physiquement généré par les mouvements du danseur. Jouer avec
les cadres, c’est conduire le spectateur à changer de perspective, modifier son regard. C’est, comme le dit Mohamed Guellati, « sortir du cliché et s’humaniser ». Mais qu’est-ce qui
motive cette nécessité ? L’innocence envolée un jour. Une question, alors que tout avait sa place. « Immigré ? Ah ! bon ? » L’enfant qui rentrait dans la case
indifférenciée de « fils d’ouvrier » se découvre, tout à coup, étranger sous le regard du Français. « Où a commencé la distance ? »
« La même soupe »
M. se tient là, devant l’immeuble de la Sonacotra qui va connaître ses dernières minutes avant son effondrement. Il pense revoir d’anciennes connaissances. Personne n’est là, si ce n’est un homme plus jeune que lui. La différence de l’âge mettra, néanmoins, en valeur les ressemblances. Une succession de tableaux raconte les souvenirs communs tandis que les références télévisuelles n’affirment qu’une chose – de Johnny à Zorro, des « Dossiers de l’écran » à « Chapi Chapo » : les enfants français ou immigrés, ont tous mangé « la même soupe ». Jusqu’à la réconciliation avec l’Allemagne, clame M. : « On l’a faite, nous aussi ». Avant de cerner, de cadrer et dire que c’est une pièce politique, il vaut mieux en dire que c’est une pièce humaniste. « Je ne suis pas en colère, dit encore M., je t’explique ce que tu ne veux pas comprendre. »
Alors, afin de ne pas tomber dans les ornières de la pièce estampillée « engagée », on rit beaucoup. Un esprit de dérision court tout le long du spectacle. Ainsi, de la scène de dispute, qui d’une broutille devient un conflit de quartiers, où enfants, mères et pères s’invectivent. La manière de commenter la scène, casque sur les oreilles, comme un journaliste sportif, est désopilante. C’est aussi, forcément, l’arrivée du mouton-baignoire-vélo qui synthétise la fête de l’Aïd ou les gandouras pour le carnaval de la fête de l’école. Rire et émotion marchent de concert. Le monologue en voix off, sous le regard bleu projeté sur les toiles, est un véritable moment d’écoute. La voix, détachée de la présence de M., rend encore plus sensible sentiment et pensée. L’émotion ne fera, dès lors, que croître, jusqu’à la dernière évocation du papillon, souvenir d’un moment photographié d’enfance, et l’envol de K. La scène, jonchée des décombres de l’immeuble ou des cadres enfin détruits, laisse chacun à sa solitude. Une fin qui ouvre sur un envol non exempt de peur. Mais, semble dire le dernier geste du danseur, le cœur – la lampe posée en lieu et place – bat toujours. ¶
Fatima Miloudi
Les Trois Coups
Mémoire de papillon, de Mohamed Guellati et Kader Attou
Cie La Grave et Burlesque Équipée du cycliste • Besançon
Mémoire de papillon de Mohamed Guellati, publié dans le recueil Tomber la frontière !, éditions l’Harmattan, octobre 2007
Texte et interprétation : Mohamed Guellati
Chorégraphie et interprétation : Kader Attou
Mise en scène : Mohamed Guellati avec la complicité de Kader Attou
Assistante à la mise en scène : Claire Mathaut
Dramaturgie : Mohamed Guellati, Claire Mathaut
Création lumière et direction technique : David Mossé
Régie plateau et régie son : Julien Mariotte
Choix vidéos, musiques et images : Kader Attou, Mohamed Guellati
Mise en image, mise en son : Kader Attou
Assistante montage vidéos : Élisabeth Guthmann
Voix : Claire Mathaut et Kader Attou
Scénographie : Claude Acquart (Les Bains-Douches)
Costumes : StéphaneThomas
Crédit photo : © Yves Petit
Vidéo du spectacle : Mathias Papigny
La Manufacture • 2, rue des Écoles • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 12 71
Du 8 au 27 juillet 2010 à 16 h 20, relâche le 19 juillet 2010
Durée : 1 h 55 (trajet en navette compris)
17 € | 12 € | 6 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires