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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 14:02

Mon père, ce salaud ?


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Élodie Chanut adapte et met en scène le roman « Même pour ne pas vaincre ». Projet ambitieux et actuel qui mérite le respect. Cependant, cette adaptation, même si elle est portée par Hammou Graïa, n’a pas la force du roman. Le cri s’étouffe dans un chuchotement douloureux.

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« Même pour ne pas vaincre », Tewfik Jallab et Hammou Graïa
© Chantal Depagne-Palazon

2012 : l’Algérie fête ses cinquante ans d’indépendance. Cinquante ans ! C’est déjà de l’Histoire. Ce n’est pour autant pas une histoire passée : il n’y a qu’à voir la polémique provoquée par la reconnaissance tardive du massacre d’octobre 1961. Mais quand on a vu l’horreur, quand on y a participé jusqu’à abdiquer son humanité, comment pourrait‑on oublier ? Comment le passé pourrait‑il passer ? Il est comme un poison qui coule dans les veines et qui passe dans celles des enfants. Et de ce venin, on meurt si on ne le dégorge dans un cri.

Quatre cris, quatre monologues déchirants, c’est bien ce qui compose le roman de Stéphane Chaumet, paru en 2011. Dans Même pour ne pas vaincre, la voix de Philippe Bougeard, appelé en Algérie, trouve en particulier des échos dans le récit de Karim dont le père tortura à Paris au nom de la France ou celui de Nisrine, esclave sexuelle d’islamistes. Passé et présent se répondent. D’étranges coïncidences ou correspondances apparaissent. C’est une belle œuvre complexe, mais aussi une véritable gageure pour une adaptation théâtrale.

Élodie Chanut a la curiosité et le courage de s’y coltiner… même pour ne pas convaincre totalement. Elle ne renonce pas à la complexité du roman. Pas de parti pris manichéen. La guerre engendre des horreurs de part et d’autres, et la victime veut se venger : l’intelligent montage des récits le montre, comme le choix de faire incarner au même interprète, Tewfik Jallab, un fils ravagé par la honte des crimes perpétrés par son père et un bourreau. Par ailleurs, Élodie Chanut conserve à l’histoire sa part d’ombre, comme le faisait Stéphane Chaumet. Certains doutes persistent en effet. On part sur une piste qui ne mènera nulle part. Le silence des hontes et des douleurs l’emporte souvent.

Le moment où Omar apparaît

La scénographie, très dépouillée, volontairement mélancolique, est à l’image de cette histoire lacunaire et mystérieuse. On devine quelque chose dans le fond. Des surfaces opaques laissent transparaître des scènes enfouies, des secrets grâce à un jeu de lumières. Ces paravents constituent un décor non réaliste qui devient ce que la parole en fait. Surtout, ils ménagent des circulations, à l’image du texte. Ils permettent enfin de faire surgir de l’ombre les personnages : Karim mais surtout Omar. Et s’il y a bien une raison d’aller voir Même pour ne pas vaincre, c’est bien le moment où ce personnage apparaît.

Au mauvais endroit, au mauvais moment, Omar, simple boulanger sans histoire, se fait embarquer, torturer dans une cave de la Goutte‑d’Or par des harkis. Puis il est embarqué par la police française pour être noyé, mais se sauve miraculeusement. Pour une fois, la scène a lieu sous nos yeux, tout le plateau est investi pour nous la faire vivre. Élodie Chanut a su faire appel à un comédien et interprète exceptionnel : Hammou Graïa. Alors que les autres personnages ne sont que des fantômes, qui se débattent et gesticulent dans un cauchemar, Omar est présent. Déjà lorsque Hammou Graïa est de dos, en fond de scène, on ne voit que lui. Et lorsqu’il ose le bord du plateau, lorsqu’il ose l’émotion, la fiction déborde dans notre réalité.

Du cri au chuchotement

Là où on est moins convaincu, c’est dans certains choix d’adaptation. Assez classiquement, c’est un jeune homme un peu hors jeu, le cousin de Sandra, S, qui joue ici le rôle de guide dans cette descente aux enfers. C’est lui qui ouvre la pièce, alors que le roman commençait par la violence du récit de Philippe Bougeard : ouverture terrifiante mais incroyable. Ici, la nostalgie donne donc le la de la pièce, et l’on peine à en sortir. Il règne une neurasthénie dans toute la pièce qui fait presque du cri une fausse note. C’est dommage, car le personnage de Philippe Bougeard ne trouve pas sa place en dépit de la force de conviction de Daniel Martin.

C’est aussi sans doute pour cela que l’on ne croit pas au personnage de Sandra. Elle hurle, elle chute, elle meurt, mais cela ne touche pas. Pourtant, l’adaptation lui faisait la part belle, en évacuant toutes les autres figures féminines, en plaçant l’action en France et maintenant, de sa génération. On a donc l’impression que la pièce n’a pas encore trouvé sa voix, qu’elle se cherche et se perd parfois comme le font ses personnages. 

Laura Plas


Même pour ne pas vaincre, de Stéphane Chaumet

Le roman Même pour ne pas vaincre est publié aux éditions du Seuil

Compagnie L’Œil des cariatides • 20, rue Édouard-Pailleron • 75019 Paris

06 83 27 73 73

Site de la compagnie : www.loeildescariatides.com

Courriel de la compagnie : ocariatides@gmail.com

Adaptation : Élodie Chanut et Stéphane Chaumet

Mise en scène : Élodie Chanut

Assistante à la mise en scène : Jeanne Louvard

Avec : Denis Eyriem, Hammou Graïa, Tewfik Jallab, Daniel Martin, Clémentine Mazzoni

Voix off : Daniel Duval

Décor : Yves Bernard

Lumière : Pascal Noël

La Forge • 17-19, rue des Anciennes-Mairies • 92000 Nanterre

Réservations : 01 47 24 78 35

Site du théâtre : www.laforge-theatre.com

Courriel du théâtre : contact@laforge-theatre.com

Du 23 octobre au 4 novembre 2012, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 20

22 € | 15 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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