Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 02:38

« Au cœur de chaque plaisanterie se cache un petit holocauste » (1)


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


La jeune compagnie des Âmes visibles monte « Mein Kampf (farce) » de Georges Tabori. Mise en scène et interprétation sont à la hauteur de ce chef-d’œuvre d’humanisme et d’humour noir. Drôle et terrifiant à la fois.

mein-kampf-615 martin-delaty

« Mein Kampf (farce) » | © Martin Delaty

On peut rire avec un loup antisémite, bêtement… ou bien faire du rire une arme contre l’horreur et le racisme. C’est ce qui se produit dans Mein Kampf (farce). Georges Tabori y exploite en effet les ingrédients de la farce pour dénoncer les poncifs antisémites (les juifs sont responsables de tous les maux, les juifs ont crucifié le Christ…). Il y règle surtout ses comptes avec un dénommé Hitler en inventant une confrontation directe entre son alter ego, le juif Schlomo Hertzl, et le futur dictateur.

À Vienne, dans un asile pour sans-abri où vivote Schlomo, vendeur de Bible et de Kamasutra (le ton est tout de suite donné) surgit en effet un jour un certain Hitler. L’homme est dominateur, hypocondriaque, antisémite : il s’attire vite l’antipathie générale. Mais Schlomo le prend sous son aile, allant jusqu’à se priver de son manteau pour lui et à le protéger de la mort. C’est une bien étrange fable qui illustre parfaitement la célèbre phrase de l’auteur au sujet de son départ d’Allemagne dans les années 1930 : « Berlin était devenu trop petit pour nous deux ».

Le père de Tabori mourut à Auschwitz en 1944, sa mère échappa de peu au même sort, et l’on a l’impression que le dramaturge fait ici de la poésie le moyen de mener un combat contre l’inéluctable. La pièce ne change pas le cours de l’histoire. Elle n’empêche pas les camps, elle n’étouffe pas les cris, mais elle permet en effet de continuer à vivre et d’avertir. Jean Moulin défiait de ses bourreaux en les caricaturant, Tabori ne fait pas autre chose.

40 ans, toujours puceau

Hitler sous sa plume devient un campagnard mal dégrossi, atteint de logorrhée. À 40 ans, il est toujours puceau. Mégalomane, c’est un exécrable peintre qui additionne les croûtes : « Portrait de mon chien au crépuscule », « Épi de maïs au crépuscule »… Il n’a donc rien à envier aux fantoches que Chaplin ou Lubitsch conçurent pour le cinéma respectivement dans le Dictateur et To Be or not to Be. Les répliques fusent comme autant de coups de poing qui lui sont assénés. Car Schlomo a autant d’esprit qu’Hitler a de préjugés, son humour fait d’autant plus mouche que son vis-à-vis en est dépourvu. La mise en scène met bien en évidence cette dimension farcesque. Hitler débarque en costume du Tyrol, moustaches pendantes, avec une encombrante valise à roulettes. Mais l’interprétation relève de la gageure. Alexandre Lhomme fait un Hitler effrayant et ridicule à la fois.

Dans l’ensemble, la distribution est réussie. Teddy Atlani déploie verve, intelligence et sensibilité pour jouer un bien sympathique Schlomo. La Mort prend, quant à elle, les traits de la belle et sulfureuse Jeanne Carnec. Le jeune metteur en scène, Makita Samba, a su diriger ses interprètes et excelle par ailleurs à orchestrer les mouvements de groupes, par exemple à l’arrivée d’Hitler dans le foyer. Ces tableaux sont mis en valeur par une intéressante scénographie qui joue sur les couleurs chaudes et cuivrées (que l’on interprétera comme prémonitoires ou pas) et l’évocation (vêtements vides accrochés, lits superposés…).

Hitler ? C’est drôle…

Il y a énormément de raisons de voir ce spectacle : le travail sur la lumière, le choix délicat des musiques (clarinette, morceaux klezmer), l’esprit du texte de Tabori (avec des mots comme « tout est de la faute des juifs et des cyclistes », ou la liste fantaisiste de titres que Schlomo envisage pour ses mémoires : « Schlomo et Juliette », « En attendant Schlomo »). On ajoutera la mise en scène pleine d’idées avec, par exemple, un début in medias res (2) pétaradant et une scène où Adolf acquiert sa fameuse moustache. Si on perd un peu le rythme ensuite, c’est sans doute dû à quelques longues tirades. On a moins aimé une scène de cauchemar un peu artificielle hantée par des Eva Braun, mais la scène a son intérêt, de même que l’horrifique dépeçage d’un cadavre de poulet par un copain d’Hitler : Heinrich. L’horreur n’est jamais loin… Les répliques ont un double sens (« Quand mon temps viendra, je te récompenserai et je t’offrirai un four… ») et la Mort finit par surgir.

Entre-temps, heureusement, on a vécu un bon moment de théâtre. 

Laura Plas


(1) Citation de Mein Kampf (farce).

(2) In medias res (du latin signifiant littéralement « au milieu des choses ») est un procédé littéraire qui consiste à placer le lecteur, ou le spectateur, sans beaucoup de préalables au milieu de l’action, les évènements qui précèdent n’étant relatés qu’après-coup.

Les personnages, le cadre et le conflit sont présentés de diverses façons, par exemple au moyen d’une série de retours en arrière ou bien par des personnages se racontant entre eux des évènements passés. Cette technique est déjà utilisée par Homère dans l’Iliade, au viiie siècle av. J.‑C. Au théâtre, elle permet au spectateur d’entrer dans l’histoire d’une façon plus vivante qu’avec une ou plusieurs scènes d’exposition, particulièrement quand le sujet s’avère long à expliquer, et les personnages nombreux.


Mein Kampf (farce), de Georges Tabori

Traduction : Armando Llamas

Collectif Les Âmes visibles

06 78 77 93 50

Site : www.lesamesvisibles.com

Courriel de la compagnie : lesamesvisibles@hotmail.fr

Mise en scène : Makita Samba

Avec : Teddy Atlani, Clémence Brodin, Jeanne Carnec, Rémy Delattre, Maxime Lafay, Alexandre Lhomme, Pauline Lacombe, Pauline Raineri, Louve Reiniche‑Larroche

Scénographie : Stéphanie Zbylut

Théâtre Douze • 6, avenue Maurice-Ravel • 75012 Paris

Site du théâtre : www.theatredouze.fr

Réservations : 01 44 75 60 31 ou theatredouze@laligue.org

Métro : Porte-de-Vincennes (ligne 1) ou Porte-Dorée (ligne 8

Tramway : Montempoivre (ligne T3a)

Du 9 janvier au 2 février 2014, du jeudi au samedi à 20 heures, samedi et dimanche à 15 heures

Durée : 2 heures

14 € | 12 € | 9 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher