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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 15:29

 En direct d’Avignon 

 

Une « Médée » hétérogène


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Déjà présente dans l’édition 2010 du Off avec « Casanova », la comédienne, auteur et metteur en scène bulgare Diana Dobreva revient cette année au Petit Louvre avec une pièce créée en 2006 à Sofia : « Médée, l’insomnie de l’amour monstre ». L’artiste revisite un mythe vieux de deux mille ans mais en constante évolution, puisant dans des textes aussi divers que ceux d’Euripide, Borgès, Müller, Vasko Popa, ou les siens. Un spectacle pour le moins multiple…

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« Médée »

Monter un Médée relève un peu de la gageure tant le personnage recèle de facettes. Elle est tour à tour magicienne (nièce de Circé) et petite-fille du Soleil dans la Théogonie d’Hésiode, princesse savante chez Apollonios de Rhodes, amoureuse trahie chez Ovide, barbare infanticide dans la tragédie d’Euripide en – 431, furieuse inhumaine chez Sénèque, sans parler des innombrables versions ultérieures… D’après la fable, Médée la barbare tombe amoureuse du Grec Jason venu en Colchide pour conquérir la Toison d’or : elle trahit son père le roi de Colchis et démembre son frère pour aider le héros. Pélie, le roi de Thessalie, a en effet promis à son neveu Jason de lui restituer le trône qu’il a usurpé au père de Jason en échange de ce présent. En Thessalie, où Médée a suivi Jason, la magicienne incite les filles de Pélie à commettre un parricide. Le couple doit alors s’exiler en Corinthe, à la cour de Créon, pour éviter les foudres du fils de Pélie. Jason, qui ne peut épouser une barbare, décide alors d’épouser la fille de Créon et de répudier Médée. Celle-ci se vengera de Jason et Créon en brûlant la fiancée et en tuant les propres enfants qu’elle a eus avec Jason, avant de s’envoler dans un char ailé pour de nouvelles aventures avec le roi Égée.

Dans cette abondante matière, Diana Dobreva a sélectionné des traits bien précis du personnage mythique pour dessiner sa Médée. Elle en a fait une femme très humaine, très charnelle, dévorée par une passion brûlante pour Jason, et dont l’érotisme mêle pulsions de vie et de mort. Une des premières scènes du spectacle présente ainsi les amants criminels tapis dans l’ombre et l’humidité de la forêt, sous la lune (symboles clairement sexuels et féminins) : Jason mugit de désir comme un bélier (l’Argogaute s’est transformé en bête) face à une Médée expirante et jouissante. Plus tard, la jalousie la consume encore dans sa chair. Les comédiens jouent la fureur amoureuse en tragédiens classiques, à coup de râles et de cris (on n’a plus l’habitude !). Dans cette version, exit la sorcellerie qui caractérise Médée (breuvages, grotte magique et char tiré par des dragons). Le spectaculaire fait place à la poésie du songe et de la nuit qui ourdit les désirs monstreux. Les insomnies de Médée jalouse enfantent des projets de vengeance : un incendie (elle envoie une robe nuptiale qui brûle les chairs de la jeune fiancée) et un infanticide (elle égorge son fils pour faire souffrir Jason). Exit aussi la dimension politique du mythe : Jason n’est plus le héros civilisé qui épouse une princesse grecque pour se laver des péchés commis avec une barbare venue d’Orient, et protéger ses enfants. C’est un homme lâche, traversé par des désirs animaux. Et son héroïsme passé n’est plus que suggéré de façon métonymique par la peau et les cornes de bélier dont il se couvre (comme d’un bouclier) pour annoncer à Médée son mariage. Exit, enfin, les hésitations de Médée concernant le meurtre de ses enfants, qui la rendent si complexe dans certains textes. Ici, les désirs de femme passent radicalement avant les sentiments maternels. Cette proposition de mise en scène tend donc à gommer la complexité des personnages. On peut le déplorer, mais après tout, pourquoi pas ?

Resserré autour de la passion charnelle monstrueuse des amants qui se décline en trois temps (amour, jalousie, vengeance), le spectacle est composé de tableaux très esthétiques et expressifs qui suscitent de l’effroi et renvoient à un univers archaïque. On y découvre le couple qui s’aime en Colchide, un flash-back de l’épreuve de la conquête de la Toison d’or, le voyage en bateau jusqu’à Corinthe où règne Créon, la révélation par la nourrice de Médée du mariage de Jason avec la fille de Créon, les explications de Jason et la vengeance de Médée. La scénographie abstraite, composée d’une baignoire-lit, de planches coulissantes et d’un rideau en fond de scène, joue sur le contraste des lignes (celles du décor comme celles des corps), et des couleurs (noir et blanc) – suggérant ainsi l’opposition entre le jour et la nuit, entre la réalité et le rêve, entre l’ordre universel et les désirs personnels infernaux. Le fond sonore, très réussi, fait alterner musiques, éclats de rires d’enfants, ou gouttes de pluie, et crée une atmosphère onirique qui renvoie à des temps immémoriaux. Les personnages utilisent enfin une langue dont certaines sonorités évoquent le grec ancien : cette utilisation du bulgare parlé à l’envers est très efficace sur le plan poétique. L’ensemble rappelle d’ailleurs la Médée de Pasolini.

Mais Diana Dobreva a ajouté d’autres ingrédients à son spectacle. Le personnage du précepteur des enfants, présent chez Euripide, est devenu un « conteur » prophétique qui vient de « l’au-delà », grimé de blanc et proférant de belles paroles poétiques parfois confuses. Il guide les enfants, doubles en miniature des parents (physiquement), dans leurs jeux. Ce sont encore ses monologues qui ouvrent et ferment la pièce. Mais il n’a pas la fonction du chœur dans la tragédie grecque : au final, il déclare que les élus accéderont au paradis après avoir contemplé le visage de Dieu et que les autres – forces monstrueuses élevées contre l’absolu – en seront exclus… Étrange message pour une pièce sur le mythe de Médée ! Médée la prêtresse d’Hécate, purifiée par Circé, capable d’invoquer le Soleil (son grand-père) ou les Enfers, instrumentalisée par Aphrodite et Héra qui la font tomber amoureuse de Jason, bref gravitant dans un univers régi par les dieux (et non par un dieu monothéiste chrétien !). Certes, la figure du conteur confère de la poésie au spectacle. De même, les tableaux qui font alterner sur scène plusieurs Médée, telles des statues antiques, sont esthétiques. Mais tant de signes hétérogènes (gratuits ?) nuisent au sujet et diluent le mythe. Le spectacle devient complexe alors que c’est le personnage de Médée qui aurait dû l’être. Du coup, c’est le spectateur qui devient partagé… 

Lorène de Bonnay


Médée, l’insomnie de l’amour monstre, de Diana Dobreva

Cies Balkanstage et Arkadia • 5, rue Franche • 84000 Avignon

04 90 03 21 22 | télécopie 04 90 84 17 64

arkadia.asso@gmail.com

www.daiaprod.com

Mise en scène : Diana Dobreva

Avec : Diana Dobreva, Olivier Raynal, Jean-Charles Mouveaux, Aneli Pino

Musique : Petia Dimanova

Le Petit Louvre, chapelle des Templiers • 3, rue Félix-Gras • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 86 04 24

Du 8 au 31 juillet 2011 à 12 h 35

Durée : 1 h 10

20 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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