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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 02:31

« Médée » au multiplex


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Paulo Correia met en scène la « Médée » de Corneille en s’inspirant de l’heroic fantasy. Un pari audacieux, mais raté à notre avis en raison d’un usage immodéré et parfois maladroit de la vidéo. Personnages tous brutaux et sans nuances, didactisme lourd et surpuissance sonore font qu’on se prendrait presque à demander du pop-corn.

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« Médée » | © Fraicher Matthey

Médée est un mythe inépuisable, une femme aux mille visages. En témoignent les multiples réécritures de son histoire, d’Euripide à Dario Fo, de Sénèque à Tom Lanoye. C’est à celle de Corneille que s’intéressent Paulo Correia et sa collaboratrice Gaële Boghossian : un monstre baroque, une magicienne. L’entreprise permet d’entendre un des textes les moins joués de Corneille. Elle a aussi l’audace d’employer la création numérique, alors qu’on connaît les réticences d’un public attaché à la mise en scène classique de ses classiques… fussent-ils d’ailleurs baroques.

Or, baroque, la Médée du Collectif 8 l’est sans conteste à de nombreux égards. L’emboîtement vertigineux des cadres scéniques, la présence d’une scène sur la scène nous rappellent ainsi que le monde n’est qu’un théâtre. D’ailleurs, au début de la représentation, Médée, comme Alcandre et Pridamant dans l’Illusion comique [et ici], assiste en spectatrice à la trahison de son époux. La violence règne. En outre, grâce à la vidéo, l’espace ne cesse de se modifier : nous sommes peut-être alors les jouets de notre perception ?

Le dispositif employé permet ainsi de temps à autre d’obtenir un effet. Par exemple, le cri déchiré de Médée quand elle apprend qu’on veut lui ravir ses enfants se répercute et s’amplifie. Des racines se propagent soudain comme des tentacules pour figurer les affres de Jason. Pourtant, dans l’ensemble, l’emploi immodéré de la vidéo donne surtout l’impression d’être au multiplex face à un mauvais blockbuster.

En rouge et noir…

S’inspirant des écrits de Florence Dupont (sur Sénèque !), le metteur en scène nous plonge en effet dans un monde d’heroic fantasy. Là, règnent obscurité et brutalité. D’ailleurs, tous les personnages sont vêtus de noir. Or, d’une part, ce parti pris ne permet pas au spectateur de comprendre l’opposition entre Créuse, la belle promise, et Médée, l’épouse déchue. D’autre part, tous les personnages masculins finissent par se confondre. Quel que soit leur âge ou leur fonction, ils sont des figures sombres, des guerriers. Le grand roi Égée lui-même est réduit à une figure de soudard. Il empoigne, par exemple, son plus fidèle soldat sans raison. Sans doute, on peut voir en Médée la victime d’une injustice, mais pour faut-il pour autant transformer ses ennemis en brutes épaisses ? Et ne force-t-on pas le trait quand on fait de Créuse une jeune fille machiavélique qui ricane et se vautre sensuellement avec un fiancé dépourvu de scrupules ?

Ajoutons que comme dans une superproduction, une musique forte souligne les sentiments. Elle dicte ainsi au spectateur ce qu’il doit ressentir et oblige les comédiens à hurler sans cesse. La pauvre interprète de Créuse en a d’ailleurs la voix cassée. En fait, on a presque l’impression que, effarouché par la complexité de la tragédie, Paulo Correia a cherché à la compenser par des procédés « grand public ». Voici Nérine transformée en ectoplasme, Médée paradant en robe de couturier (les minettes en auront plein les yeux, comme Créuse) et organisant son one-woman-show. Ici, la violence psychologique disparaît au profit de la brutalité physique. La scène de capture d’Égée est ainsi sanguinolente à souhait.

Quel dommage, car c’est quand tout se tait, quand les comédiens peuvent enfin trouver leur place sur scène que l’on perçoit les enjeux de la pièce. On pense en particulier à cette belle scène où, cheminant au milieu d’un champ d’armes, passant sous des épées de Damoclès, Médée hésite encore à en saisir une pour commettre l’irréparable. L’image est saisissante, elle suffit à rendre la densité du moment.

Une esthétique de la pléthore et du didactisme

On regrette aussi que l’on prenne autant la main du spectateur. La pièce s’ouvre par exemple sur un prologue épouvantablement didactique : un livre s’ouvre et une voix d’animateur nous rappelle ce que Médée et Jason ont vécu jusque-là à coups d’images en mouvement. Dans cette ouverture, le son est saturé, les illustrations se mêlent jusqu’à l’écœurement, des corbeaux succèdent aux squelettes. On est dans l’esthétique de la pléthore, comme si Corneille n’avait pas pris le soin d’éviter une si lourde exposition en délivrant les informations dans les dialogues. Certes, les lycéens accrocheront davantage. Certes, l’intention est louable. Mais pourquoi ne pas faire plus confiance au texte et à la puissance d’évocation du théâtre ?

En définitive, on dira que la luxuriance baroque n’excuse pas tous les excès et que Corneille se passe bien de tous ces corbeaux qui coassent et envahissent le plateau. 

Laura Plas


Médée, de Pierre Corneille

Collectif 8 • 4, rue Guigonis • 06300 Nice

04 89 24 87 63

Site : http://www.collectif8.com

Contact : http://www.collectif8.com/contact.php

Mise en scène : Paulo Correia

Assistant à la mise en scène : Félicien Chauveau

Collaboration artistique : Gaële Boghossian 

Avec : Gaële Boghossian, Laurent Chouteau, Stéphane Kordylas, Stéphane Naigeon, Fabrice Pierre, Amandine Pudlo

Dramaturgie et costumes : Gaële Boghossian

Musique : Fabrice Albanese

Scénographie : Jean-Pierre Laporte

Lumières : Alexandre Toscani

Création vidéo : Paulo Correia

Conception technique : Thomas Cottenet

Son : Guillaume Pomares

Maquillages : Marie Chassagne

La robe de Médée est créée par Bibian Blue

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : ligne 1, station Château-de-Vincennes (navette pour la Cartoucherie, puis bus 112, arrêt Cartoucherie)

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Du 21 mars au 21 avril 2013, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 heures, relâche les lundis

Durée : 1 h 30

18 € | 15 € | 12 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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