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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 14:19

Un impossible exil


Par Émilie Boughanem

Les Trois Coups.com


Au théâtre de l’Élysée, le collectif La Viande revisite la légendaire démence de Médée.

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« Medea fiam – Medea nunc sum » | © Antoine Cognet

Une chronique de fuites et d’histoires sanglantes, telle est l’histoire de Médée. Alors qu’elle est encore princesse de Colchide, elle rencontre Jason, jeune Argonaute en quête de la Toison d’or, et tombe amoureuse de lui. Par passion, elle va devenir la main de ses desseins héroïques. Usant de ses pouvoirs de magicienne, elle l’aide à s’emparer de la Toison d’or, puis fuit en sa compagnie, répandant le crime sur son passage, n’hésitant pas à tuer son propre frère. Dans un contexte d’hostilité généralisée, leur errance les amène sur la terre du Roi Créon. Ce dernier réserve un accueil inégal aux fuyards : à Jason, il offre le pardon en échange de la main de sa fille ; à Médée, il ne laisse d’autre choix que l’exil. Mais celle-ci ne se soumettra pas à cette proposition. Mortifiée et désespérée par la trahison de Jason, elle préparera une vengeance qui surpassera ses forfaits passés et coûtera la vie à ses propres enfants.

Le spectacle Medea fiam – Medea nunc sum situe son action entre fratricide et infanticide. Trois personnages se partagent la scène : Médée, un bouffon et le chœur. Médée se retrouve seule, abandonnée par son complice de toujours qui en épouse une autre. Et tandis qu’au loin le mariage déploie son insolente jovialité, Médée s’enfonce dans une errance psychologique. Elle doit partir, et cette injonction se transforme en obsession. À travers son regard, la réalité se déforme et nous assistons à cette distorsion psychiatrique qui projette sur chacun la figure du rejet. L’Autre n’est plus qu’un messager multiple dont les différents visages viennent lui seriner son statut de bannie. Cet Autre est incarné par un seul comédien aux allures de bouffon, énième clin d’œil à l’imagerie de la folie. Ce comédien va successivement interpréter la Nourrice, Jason et Créon. À chaque fois, Médée revit la cruauté de sa situation. Elle doit partir, elle n’a nulle part où aller. Elle doit partir à cause de Jason, elle n’a nulle part où aller parce que les voies qu’elle a ouvertes à Jason, elle se les est fermées. Elle remâche son infortune, et le cours de ses pensées est rythmé par le chœur, dont la parole joue plus un rôle de révélateur que de simple descripteur. Malmenée par ses propres fantasmes, Médée réalise que la fureur qu’elle a jusqu’alors mis en œuvre pour Jason, elle peut aujourd’hui en user contre lui. En voulant lui arracher leurs enfants, celui-ci fait germer dans l’esprit de l’héroïne l’idée effroyable qui va la conduire à sa détermination meurtrière finale.

Blâme ou empathie pour Médée ?

La figure de Médée est saturée de mises en scène tapageuses, dans lesquelles rivalisent hystérie exubérante et regards révulsés. Or, le travail de Marlène Deschamps se situe loin de cette surenchère. Certes l’intrigue gravite autour de l’idée de folie, mais nous avons affaire ici à une folie sobrement dessinée – les pupilles restent dans leurs orbites. Il faut saluer la prestation remarquable de Maëlle Koenig. Dès les premières minutes de jeu, elle accapare l’attention et appose au personnage les inflexions délicates de sa voix grave et de ses gestes mesurés. Maëlle Koenig a l’étoffe d’une tragédienne, une tragédienne sans cri ni fracas, qui sait rendre présente la dimension insoutenable d’une situation. Son appropriation du rôle nous rend sensible au sort de l’héroïne et nous fait entendre la poésie de la détresse plutôt que celle de la fureur. Nous avons beau être familiers du mythe, nous sommes invités à le redécouvrir en nous arrêtant non pas sur la vengeance destructrice d’une femme, mais sur le ressenti douloureux de l’injustice et de l’ingratitude. Ce jeu subtil est sous-tendu par l’agréable réécriture de Marlène Deschamps. Cette dernière a ciblé les moments clés de l’histoire et nous les livre dans une belle densité.

En ce qui concerne la scénographie, les allusions ne manquent pas de pertinence : le décor relève d’un certain collage, juxtaposant divers éléments du mythe, comme le navire des Argonautes, la photo de deux enfants sur un carton, un masque de taureau ou encore une paire de pattes d’araignée. Ce parti pris « cheap » est intéressant pour sa dimension très évocatrice. Par contre, l’éclairage déçoit par son insuffisance. Et nous émettrons des réserves sur certains aspects de la mise en scène, notamment en ce qui concerne le personnage du chœur. Ses interventions brouillent l’intelligibilité de l’intrigue, d’autant que son identification en tant que chœur n’est pas évidente. De plus, il introduit une musique électronique qui sature l’espace et fait l’effet d’un bruitage parasite. De façon générale, les transitions de la pièce, ainsi que le rythme de jeu, restent encore à roder. Cependant, ces maladresses n’entachent en rien l’intérêt de cette approche de Médée, et l’on ne peut qu’inviter à assister à la prestation de Maëlle Koenig. 

Émilie Boughanem


Medea fiam – Medea nunc sum, d’après Médée de Sénèque

Réécriture : Marlène Deschamps

La Viande • 89, cours Émile-Zola • 69100 Villeurbanne

06 12 06 92 96

www.stephaniedelpouve.blogspot.fr/p/collectif-la-viande.html

collectiflaviande@gmail.com

Mise en scène : Marlène Deschamps

Assistante mise en scène : Julie Honoré

Avec : Maëlle Koenig, Florian Guillot, Julien Barathay

Lumières : Félix Gane

Son : Julien Barathay

Costumes : Marion Benages

Installation plastique : Maude Cucinotta et Johan Sordelet

Marionnettes : Maelle Legall

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

Du 13 au 20 février 2014, à 19 h 30

Durée : 1 heure

10 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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