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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 20:39

De bruit et de fureur


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Il est toujours intéressant et vivifiant d’aller regarder du côté des écoles de théâtre où de jeunes passionnés se préparent aux métiers du spectacle vivant et où se dessinent les contours de la création de demain.

massacre-a-paris-300 mathilde-mennetrier Ce n’est pas la première fois que les élèves du conservatoire de Lyon se font remarquer pour la qualité de leur travail et ce, malgré la présence toute proche de l’excellente E.N.S.A.T.T. : la précédente promotion avait été kidnappée dans son entier par Gwenaël Morin qui leur avait confié l’interprétation de trois grandes comédies de Molière avant d’en conserver quelques-uns dans sa troupe permanente.

Ceux-ci se sont attaqués à un grand texte du répertoire, Massacre à Paris, de Christopher Marlowe. Laurent Brethome, jeune metteur en scène de grand talent et enseignant du conservatoire, dirige les jeunes comédiens. Le choix de cette pièce s’explique par la volonté de rendre hommage à leur grand aîné récemment disparu, Patrice Chéreau, dont la mise en scène du drame provoqua au T.N.P. de Villeurbanne en 1972 une véritable commotion esthétique dont les heureux spectateurs ne se sont toujours pas remis.

Une pièce injouable

Depuis, la pièce a été fort peu jouée (ou ses avatars vite oubliés). Il faut dire que Massacre à Paris, avec ses 32 personnages, ses 32 assassinats « live » en 64 pages, et surtout la disharmonie entre les deux grandes parties qui la composent, n’est pas écrit pour des amateurs au petit pied.

Le drame tire son titre de la nuit de la Saint-Barthélemy qui vit l’assassinat par traîtrise et sur ordre direct du roi Charles IX, de la reine Catherine de Médicis et du duc de Guise, de près de 3 000 protestants sans défense venus signer des accords de paix à Paris à l’occasion du mariage de Marguerite de Médicis, la reine Margot, avec Navarre, futur Henri IV. Cette première partie dure donc une nuit. La seconde partie qui montre la déliquescence du pouvoir perverti dure tout le long du règne d’un prince, Anjou, abâtardi et falot, devenu roi par la grâce du meurtre de son frère, douze ans durant lesquels le politique cédera la place aux plaisirs en tout genre, stratégies à la petite semaine et faillite de la royauté.

Ainsi la pièce peut-elle être scindée entre un épisode extrêmement bref, violent, brutal, aux conséquences politiques incalculables et une longue période délétère…

Un metteur en scène incisif, des comédiens engagés

Laurent Brethome, le metteur en scène qui a dirigé les jeunes comédiens, a choisi de marquer fortement cette dichotomie en insérant un long entracte propice au changement de décor ou plutôt de dispositif scénique. Entracte mis à profit pour faire au public un bref récapitulatif historique. Il est vrai que cette période de l’histoire de France est pour certains reléguée aux oubliettes et ce résumé pouvait se révéler utile, mais la mise en scène de Brethome est suffisamment précise et éclairante pour que ce stratagème n’apparaisse superfétatoire, voire contre-productif puisqu’il concourt à faire baisser la tension ressentie pendant le massacre.

Or l’une des grandes qualités d’un spectacle qui n’en manque pas réside dans sa lisibilité, témoin de l’attention qu’il porte à son public, et dans la grande densité, la puissance dont il fait preuve.

L’énergie provient évidemment de ces jeunes corps qui sont totalement engagés dans leur travail et qui miment avec un réalisme impressionnant les corps à corps, les coups, les chutes, les cris, les poursuites que le dispositif bifrontal rend presque réels. Les comédiens ont été formés à l’acrobatie et cela se voit dans le naturel des mouvements.

Des choix artistiques courageux

Le choix de briser le quatrième mur en disposant parmi les spectateurs les assassins comme les victimes est très efficace : c’est votre voisin qu’on vient cribler de coups ! La sauvagerie de la Saint-Barthélemy est parfaitement rendue et l’extrême jeunesse des comédiens joue en faveur du réalisme : ceux qui ont orchestré le sanglant massacre avaient à peu près l’âge des comédiens. Et leur mépris de la vie comme des valeurs, leur comportement de meute fait froid dans le dos, d’autant qu’on ne peut s’empêcher de penser à d’autres massacres plus récents et tout aussi sinistres. L’idée du metteur en scène de faire jeter du haut des corbeilles de L’Élysée des dizaines de chaussures qui s’amoncellent sur la scène fait référence à Auschwitz comme à la pyramide de Handicap international et sa lutte contre les mines. Brethome ne joue donc pas que du réalisme, mais aussi de la distance en stylisant, en chorégraphiant presque, certains meurtres.

Par contraste, la seconde partie – mais comment aurait-il pu en être autrement ? – est moins prenante car moins effrayante. Du moins à première lecture. Car ce pouvoir tout occupé de sa propre jouissance est tout aussi sanguinaire et brutal. Son incurie, de nouveau, en rappelle d’autres, toutes proches. Mais cette seconde partie a le mérite d’introduire des nuances qui ne pouvaient apparaître en pleine tourmente. Ainsi peut-on voir quelques fort belles et émouvantes scènes : le chant de Margot, vacillante (Mathilde Mennetrier, voix sublime), découvrant l’enfer ; l’infâme Guise monstre froid (interprété par le formidable Thomas Rortais), subitement fragilisé, étrangement humanisé par sa fureur même quand il découvre la trahison de sa femme (Isis  Ravel, sensible et subtile) ; le chagrin enfin de Catherine de Médicis effondrée sur le corps de son amant et dont Clémentine Ménard rend avec justesse la douleur après avoir incarné une reine intraitable, hautaine et magnifique.

Beaucoup de bonnes choses, donc, dans ce spectacle qui a l’enthousiasme, l’engagement et l’énergie de la jeunesse. Qui bénéficie aussi du professionnalisme inventif de Laurent Brethome. Quelques défauts cependant tiennent d’abord à la formule elle-même : il faut bien faire jouer tout le monde, et voici donc six garçons et six filles pour jouer des personnages essentiellement masculins. Le pari est risqué et pas toujours tenu : ainsi Alicia Devidal, dont on sent le potentiel, a bien du mal à donner vie à celui que l’on nomma certes le Vert Galant, mais qui fut aussi le premier des monarques absolus… et c’est dommage car elle a une vraie présence.

Enfin l’entracte explicatif (raconté par un Marlowe fort british en robe de chambre écossaise) ainsi que la distance prise avec l’histoire comme avec le texte lui-même (Brethome fait mourir Henri IV d’un coup de feu dans une scène digne de Sergio Leone), la volonté de moderniser par accessoires interposés (partis pris bien inutiles) ne convainquent pas vraiment. Il serait néanmoins bien dommage de bouder son plaisir devant ce spectacle intelligent, emballant et courageux. 

Trina Mounier


Massacre à Paris, de Christopher Marlowe

Atelier pédagogique encadré par Laurent Brethome avec les élèves du cycle d’orientation professionnelle spécialisé du conservatoire de Lyon

Mise en scène : Laurent Brethome *

Avec les élèves du cycle d’orientation professionnelle spécialisé du conservatoire de Lyon : Simon Alopé, Benoît Cornet, Alicia Devidal, Marie Devroux, Alban Dussin, Hugo Guittet, Clémentine Ménard, Mathilde Mennetrier, Isis Ravel, Thomas Rortais, Simon Terrenoire et Elsa Verdon

Assistant mise en scène : Nicolas Mollard

Conseillère dramaturgique : Catherine Ailloud-Nicolas

Lumières : Dominique Bruguière

Création musicale : Jean-Baptiste Cognet

Création lumière et régie : Sylvain Tardy

Conseiller acrobaties : Thomas Sénécaille

Production : conservatoire de Lyon en partenariat avec la compagnie Le Menteur volontaire

Le spectacle sera repris en juin à Paris au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre du Festival des écoles de théâtre, puis en juillet à La Roche-sur-Yon dans le cadre du festival Les Esquisses d’été 2014

* Laurent Brethome est directeur artistique de la compagnie Le Menteur volontaire (www.lementeurvolontaire.com)

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

Réservations : 04 78 58 88 25

www.lelysee.com

Du 10 au 14 mars 2014, à 19 h 30 ; le samedi 15 à 15 heures et 19 h 30

Durée : 2 h 30

12 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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