ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Médée exilée
La petite salle du Théâtre de la Colline accueille la dernière création de Sophie Loucachevsky, « Manhattan Medea », de la dramaturge allemande Dea Loher, audacieuse transposition du mythe de Médée dans les rues de New York. Une mise en scène austère et expressionniste qui innove sans véritablement convaincre.
Sur le plateau plongé dans une semi-pénombre, deux êtres se déchirent. Ils sont de modernes Médée et Jason, que
l’auteur a imaginés comme des migrants débarquant en Amérique. Une Amérique intemporelle et impitoyable, qui filtre ceux qui ont le droit de s’installer sur son sol. L’idée est peut-être venue
à l’auteur par l’équivoque du nom antique : « Jason, disait-elle, ça fait américain ». Dans sa prononciation moderne, ce nom sonne comme un laissez-passer pour le Nouveau Monde.
En revanche, celui-ci n’accueillera pas cette Médée un peu trop mal fichue, trahie par l’homme qu’elle aime, et à qui il ne reste rien.
Sophie Loucachevsky a réussi à créer un espace tragique : ce long corridor qui se termine au seuil de l’Amérique. Tout au bout, une double porte, qui ne s’ouvrira que pour laisser passer Sweatshop-Boss, symbole du self-made-man qui a réussi, futur beau-père de Jason. Placés en bifrontal, les spectateurs assistent à un huis clos sous tension.
Difficile car elliptique
Malheureusement, malgré la cohérence de la scénographie, ils manquent un peu de repères. Le texte de Dea Loher est difficile car elliptique : la situation ne se laisse pas immédiatement déchiffrer. Celui qui pourrait nous la rendre plus claire, le personnage de Velasquez, le gardien, n’est vu que sur l’écran de contrôle de son système de vidéosurveillance…
À mesure que le texte devient plus clair, on comprend que Manhattan Medea est avant tout une pièce sur la trahison amoureuse, sur l’abandon : « Nous nous sommes créé un enfer et je dois te quitter, ou ce feu me dévorera, » dit Jason. Les deux personnages principaux apparaissent parfois comme un duo de danseurs, dont les corps ne parviennent pas à se séparer. Le récit du meurtre du frère de Médée sur le bateau est un beau moment d’intensité tragique. De même que la fatale résolution finale de l’héroïne : « Maintenant, il n’y a plus aucune loi en dehors de moi ».
Parti pris osé
Pour distribuer les rôles masculins, Sophie Loucachevsky a opté pour un parti pris osé, qui s’avère fécond : Christophe Odent, irréprochable, interprète à la fois Jason et son beau-père. De même, Marcus Borja est successivement Velasquez et Deaf Daisy. La composition du comédien brésilien en Deaf Daisy, musicien travesti et sourd qui incarne la marginalité et la liberté de New York, apporte à la pièce un vent de légèreté et de poésie. Cette distribution inhabituelle a pour conséquence de faire de Médée le personnage central, l’axe, le pivot autour duquel tourne la pièce. Si Anne Benoît a une présence indéniable, son jeu outré déroute par contre quelque peu. Le travail accompli sur la voix et la gestuelle (du mime au cri), impressionnant en soi, mine toute identification au personnage et laisse le spectateur à distance.
Scénographie esthétiquement élaborée, ambiance sonore de grande qualité, poésie des images vidéo : d’où vient alors que l’on ne soit pas davantage conquis ? Sans doute, justement, de ce langage amoureux complexe, que Sophie Loucachevsky, s’inspirant d’un précédent travail sur Roland Barthes, prête à sa Médée, et qui fait un peu trop rempart à l’émotion. Quant au final, escamotant l’infanticide, il multiplie les références culturelles (du cinéma muet à Picasso) au risque d’égarer le spectateur. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Manhattan Medea, de Dea Loher
Traduction de l’allemand : Olivier Balagna et Laurent Muhleisen
Texte édité par L’Arche (2001)
Mise en scène : Sophie Loucachevsky
Avec : Anne Benoît, Marcus Borja, Christophe Odent, Ellimane Sylla
Collaborateur artistique : André Antebi
Scénographie : Jean-Pierre Guillard
Costumes : Christine Brottes
Vidéo : Fred Koenig
Lumière : Nathalie Perrier
Musique : Marcus Borja
Son : Sylvère Caton
Maquillage, coiffure : Catherine Saint-Sever
Assistant mise en scène : Sébastien Chassagne
Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris
Métro : Gambetta
Du 21 janvier au 20 février 2010, du mercredi au samedi à 21 heures, le mardi à 19 heures, le dimanche à 16 heures
Réservations : 01 44 62 52 52
Durée : 1 h 30
27 € | 22 € | 13 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires