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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 15:02

Fluidité et vivacité

 

Omar Porras, metteur en scène helvète d’origine colombienne, va chercher dans cette pièce de l’auteur germanique Bertold Brecht, « Maître Puntila et son valet Matti », une nouvelle voie d’exploration de la dynamique dramaturgique qui lie, au théâtre, le valet et le maître. Au-delà des intérêts de pouvoir et des retournements de jeux d’influences entre un maître et son valet, Omar Porras se sert de la vision politique du théâtre de Brecht pour interpeller le public sur la pertinence d’une certaine actualité politique française, où le spectacle prend le pas sur la réflexion. Le metteur en scène, par la distanciation propre à l’écriture de Brecht et au jeu masqué, nous offre le recul nécessaire à la mise en lumière d’une société malade. Cette pièce alimente ainsi la réflexion sociale et politique sur les rapports de domination.

 

Seul l’alcool permet à Me Puntila, riche propriétaire terrien, d’être en contact avec son humanité et sa générosité. Dès que les effluves s’évaporent, il devient un homme violent, égocentrique, avaricieux et colérique. Son valet Matti se trouve, dans les deux cas, aux premières loges. Il fait face aux débordements de bons sentiments d’un maître aviné, et pare à ses pertes de conscience, ou essuie reproches et agressions dus à une sobriété forcée. Faute d’avoir un seul et unique maître, Matti se trouve face à deux personnalités opposées, tout aussi dangereuses l’une que l’autre pour sa personne et sa condition. Comme si cela ne suffisait pas, il est obligé de se positionner vis-à-vis des avances appuyées d’Èva, fille de Puntila, qui est décidée à l’épouser. L’éventualité de ce mariage ravit ou exaspère le père suivant son degré d’alcoolémie.


La compagnie fondée par Omar Porras, le Teatro Malandro, est connue et reconnue pour la recherche d’une émotion esthétique. Si celle-ci semblait plus ou moins facile à trouver dans les derniers spectacles de la compagnie, comme la Visite de la vieille dame ou El Don Juan, elle paraît moins aisé avec Brecht. En effet, le thème de lutte des classes, cher à cet auteur, n’y semble pas propice. Conscient de cette difficulté, Omar Porras  a puisé sa motivation dans ce défi. Il lui est apparu comme urgent de se frotter à cette écriture : « Il est vital pour notre compagnie de se confronter aujourd’hui à l’écriture du dramaturge allemand, surtout dans le rapport privilégié qu’elle instaure avec le spectateur. Dans ce nouveau spectacle, nous ne nous limiterons pas à raconter une aventure épique, mais entrerons en relation directe avec le public… »


© Marc Vanappelghem


Cette relation directe est d’autant plus saisissante, que le spectateur est confronté aux personnages masqués. Les masques, contrairement à ce qui se passe trop souvent, ne sont pas ici utilisés pour combler un manque d’originalité de la mise en scène, mais servent pleinement l’écriture et le travail du comédien. Les masques font sens. Il est connu que le jeu masqué ne peut exister qu’à la condition sine qua non d’être porté par la dynamique corporelle, par l’énergie du comédien. Pour le Teatro Malandro, cette condition est sans doute critère de recrutement, tant l’ensemble des comédiens y répondent avec maestria. Pour Porras et Brecht, le corps est au centre du jeu.


Brecht est un familier du comte italien Carlo Gozzi, qui a redonné au xviiie siècle ses lettres de noblesse à la commedia dell’arte. Il a retravaillé ses codes en y ajoutant des éléments surnaturels ou mythiques. Le metteur en scène colombien s’associe à l’Allemand et à l’Italien pour créer une ambiance onirique, assez proche du climat de certains contes d’Andersen ou du Magicien d’Oz. Les comédiens de Maître Puntila sont non seulement passés maîtres en commedia dell’arte, mais ils créent en outre un nouveau style de jeu masqué, où viennent se mêler les différentes cultures théâtrales. On peut y retrouver les influences indiennes ou encore balinaises, par certains codes du topeng.


En tout cas, le masque autorise le comédien à passer au-dessus de ses interdits conscients ou inconscients. Il joue le rôle de prisme et de paravent. Il lui insuffle l’intuition nécessaire pour donner corps au personnage. Les couleurs, les tissus et les plumes y jouent leur rôle. Nous ne voyons sur le plateau que fluidité et vivacité. L’individualité de l’acteur n’a pas droit de cité. Point de stéréotype, il n’y a que créativité. Les costumes, le décor, qui recèlent des trouvailles et des surprises, nous donnent encore une fois un bel exemple de l’émotion esthétique de l’univers d’Omar Porras. Il semble donc tout naturel de retrouver ce spectacle à la Maison de la danse à Lyon. Le seul regret que je pourrais émettre est que l’esthétique l’emporte parfois trop sur l’émotion. Mais cela vient peut-être seulement d’une grande fidélité à la fameuse « distanciation » de l’écriture de Brecht. 


Franck Lavigne

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Maître Puntila et son valet Matti, de Bertold Brecht

Cie du Teatro-Malandro • 1, place des Cinq-Continents • case postale 290 • 1217 Meyrin • Suisse

+41°22 989 34 20 | télécopie : +41 22 989 34 22

www.malandro.ch

Mise en scène : Omar Porras

Assistante à la mise en scène : Bérangère Gros

Avec : Delphine Bibet, Jean-Luc Couchard, Camille Figuéréo, Louis Fortier, Stéphanie Gagneux, Pierre-Yves Le Louarn, Francisco Cabello, Fabiana Medina, Juliette Plumecocq-Mech, Emiliano Suarez

Création et réalisation de masques : Bernardo Rey

Création costumes : Maria Galvez

Assistée de : Brigitte Bidiville, Irène Schlatter, Christine Arias, Marucha Castillo

Décors : Jean-Marc Stehlé

Assisté de : Audrey Vuong

Construction décors : Jean-Luc Basoli, Olivier Lorétan, et des ateliers du Théâtre de Vidy

Création lumière : Omar Porras, Daniel Mome

Régie lumière : Daniel Mome

Préparation vocale : Humberto Ayerbe Pino

Chorégraphie : Fabianna Medina

Musique : José Luis Asaresi

Son : Emmanuel Nappey, José Luis Asaresi

Maquillage et postiche : Cécile Kretschmar

Assistée de : Julie Chapallaz

Accessoires : Laurent Boulanger

Assisté de : Alexis Nabet

Peinture : Christophe Ryser, Sybille Portenier

Teinture : Marie-Cécile Kolly

Tapissier : Freddy Schaller

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

Réservations : 04 90 82 40 57

Du 4 au 13 mars 2008 à 20 h30, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30

28 € | 24 € | 21 €°| 18 €

Du 14 au 15 mai 2008 à 19 h 30, du 16 au 17°mai 2008 à 20°h 30, dimanche 18°mai 2008à 15 heures

Durée : 2 h 30

28 € | 24 € | 21 €°| 18 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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