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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 19:19

Intemporelle Else


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Les tg STAN proposent au Théâtre de la Bastille « 3 pièces », trois variations sur le désir articulées autour d’une figure de femme. Dans la première, « Mademoiselle Else », Alma Palacios prête sa finesse et sa grâce au célèbre personnage d’Arthur Schnitzler.

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« Mademoiselle Else » | © Tim Wouters

C’est une sorte de trilogie que propose cet hiver Frank Vercruyssen, à la tête du collectif tg STAN, pour son retour Théâtre de la Bastille. Trois textes non écrits pour le théâtre : une nouvelle de Schnitzler, des poèmes d’Éluard, un scénario de film de Bergman. Trois pièces mais aussi trois duos, l’acteur flamand partageant à chaque fois la scène avec une partenaire différente. C’est en mai 2012 que fut créé le spectacle Mademoiselle Else, adapté de la nouvelle de l’écrivain autrichien Arthur Schnitzler parue en 1924, fruit d’une collaboration avec la comédienne et danseuse Alma Palacios.

Morceau de bravoure littéraire, Mademoiselle Else est un récit en forme de monologue intérieur, celui d’une jeune fille issue de la bonne société viennoise. En vacances, elle reçoit une lettre de sa mère lui demandant d’emprunter trente mille florins à Dorsday, un ami de son père, pour sauver celui-ci de la ruine. Dorsday accepte à condition de pouvoir contempler la jeune fille nue pendant un quart d’heure. Commence alors pour Else une longue journée d’attente, de doute, d’hésitation, d’angoisse… Arthur Schnitzler, contemporain et ami de Freud, nous fait pénétrer dans la psyché d’une jeune fille de dix-neuf ans se découvrant soudain objet de désir. Avant le corps, c’est l’âme du personnage qui est mise à nu. Le texte déshabille l’héroïne, révélant les pulsions enfouies, les fantasmes exhibitionnistes ou nymphomanes, les tendances suicidaires.

Objet théâtral paradoxal

Entremêlant subtilement les thématiques du corps, du regard, du désir, Mademoiselle Else est une œuvre moderne par excellence. Si elle a plus d’une fois tenté les metteurs en scène, c’est que le texte se prête au jeu du dédoublement du regard, le corps d’Else devenant la proie de celui du spectateur en même temps que l’objet du désir de Dorsday. De fait, durant une heure et demie, Alma Palacios ne quitte pas beaucoup la minuscule estrade en bois placée au centre du plateau, depuis laquelle elle soliloque. Manière de souligner la solitude du personnage, mais aussi, ironiquement, l’étrangeté du procédé consistant à faire entendre son for intérieur. Façon, autrement dit, d’exhiber la pièce comme objet théâtral paradoxal.

Le public se sent moins voyeur qu’intrus en suivant pas à pas le cheminement intérieur d’Else. Ou plutôt : à la fois intrus et complice. Franck Vercruyssen a abrégé un texte qui joue beaucoup sur le ressassement, mais il a eu soin d’en conserver les ambiguïtés : le rôle trouble des parents, prêts à sacrifier leur fille pour servir leurs intérêts. Et surtout, les tergiversations et les caprices de Mlle Else elle-même, partagée entre fidélité à son père et volonté émancipatrice, culpabilité et prise de conscience narcissique de son propre pouvoir. Un texte labyrinthique où le prénom Else devient le lieu d’un jeu de pulsions contradictoires. En nous faisant accéder au plus secret de l’intimité de cette jeune fille, Schnitzler préserve le mystère d’un personnage qui toujours échappe. Le mystère d’un moi toujours mouvant, incernable, toujours « autre » (comme le suggère l’homonymie avec l’anglais else).

Corps vulnérable

Le spectateur pourra être surpris ou même déstabilisé par le ton égal et le jeu assez peu naturaliste d’Alma Palacios (même si la raquette de tennis est d’époque…). Ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’avoir voulu « dépsychologiser » un texte connu pour être du ressort de la psychologie des profondeurs. Mais peut-on jouer sur une scène des pensées intimes ? Ici, le jeu, ou le non-jeu, devient exhibition d’une faiblesse, d’un corps vulnérable pris au piège du désir jusqu’à en mourir. C’est entre le grain de la voix et celui de la peau que tout se joue, que le charme opère. Alma Palacios ne joue pas les émotions d’Else, mais tout son corps exprime la vulnérabilité du personnage, sa confusion, sa détresse.

La silhouette adolescente de la comédienne, sa légèreté de danseuse, la finesse de ses membres : tout concourt à constituer le personnage en objet du désir fantasmatique de Dorsday. Celui-ci est interprété par un Franck Vercruyssen en ogre débonnaire. Dans cette brillante mise à distance du texte de Schnitzler, le comédien incarne aussi avec humour tous les autres personnages du récit. Tournant autour de sa partenaire, victime sacrificielle, il s’amuse avec les spectateurs. Mais la complicité qu’il instaure avec eux est ambiguë, puisqu’elle revient à les prendre à témoin de l’inhumanité d’une société où tout s’achète, même la pudeur et les rêves d’une jeune fille. 

Fabrice Chêne


Mademoiselle Else, d’Arthur Schnitzler

Traduction : Henri Christophe

Production : tg STAN, avec le soutien de P.A.R.T.S

www.stan.be

Spectacle de et avec Alma Palacios et Frank Vercruyssen

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Métro : Bastille

Réservations : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Du 28 janvier au 8 février 2014, du mardi au samedi à 19 h 30

Durée : 1 h 30

26 € | 19 € | 16 €

Scènes de la vie conjugale, d’Ingmar Bergman : du 11 au 22 février 2014 à 20 heures (sauf le 16 et le 17 février)

Renseignements : www.theatre-bastille.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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