Des Caramels en trans(e)
Les Caramels fous nous reviennent au Trianon avec « Madame Mouchabeurre », une comédie musicale relevée à leur façon. La recette de leurs précédents spectacles reste la même, avec quelques audaces nouvelles.
es gays aiment bien les comédies musicales. C’est bien connu, au point d’en devenir un cliché. Est-ce pour cela qu’ils accourent au Trianon applaudir Les
Caramels fous dans leur dernier spectacle Madame Mouchabeurre, improbablement inspirée de la Madame Butterfly de Puccini ? Si Les Caramels ont ainsi leurs
habitués à l’affût de toutes leurs créations, le grand mérite de cette compagnie gay est de toucher aussi un plus large public. Depuis leur nomination aux molières en 2006 au titre de la
meilleure compagnie pour les inégalées Dindes galantes, ils sont devenus des incontournables de la scène parisienne.
Depuis 1982, cette compagnie d’amateurs masculins regroupe, sous la houlette de Michel Heim, des mordus de musicals : ils répètent comme des pros à longueur d’année et jouent en fin de semaine après le bureau. Pour des amateurs, leur travail est d’une telle qualité qu’il mérite d’être jugé comme celui de professionnels : exceptionnel mais perfectible. Heim puise dans tous les registres musicaux pour créer des pastiches : il détourne avec un même bonheur les grands airs d’opéra comme les tubes français ou internationaux, mêle Offenbach, Trenet, Bernstein et le folklore breton. Le résultat est enlevé, tout sauf monotone, tantôt tordant, tantôt émouvant. Assisté par Nadine Féty, il assure une mise en scène sans temps morts, fluide, alternant duos intimistes et grandes chorégraphies à la manière des revues « à la française ». Malgré quelques couacs sur des morceaux plus virtuoses, malgré quelques hésitations sur des chorégraphies en manque d’alignement, l’ensemble est de belle tenue.
« Madame Mouchabeurre » | Annemiek Veldman © Les Caramels fous
Mme Mouchabeurre n’est pas ici une geisha de Nagasaki attendant le bel officier américain qui l’a épousée et engrossée avant de l’abandonner. Sa fin est aussi moins tragique. Gwenda Chouchen est, elle, bigouden à Plou-Her-Meur et, à la veille de son mariage avec Yvon Mouchabeurre, elle s’éprend, le temps d’une nuit d’égarement, de John Pinkerton, un marin américain de passage. John reprend la mer au matin, laissant Gwenda avec une promesse de retour et surtout un « polichinelle dans le tiroir ». Des années plus tard, l’enfant, devenu grand, fricote avec les marins de Paimpol, et devra pour s’assumer faire un long voyage vers l’ouest : Go West, comme chantaient les Village People. Les Caramels se font historiens, sans craindre l’anachronisme musical et en gardant toujours un ton léger : dans ces années 1950 à 1980, la Bretagne d’après-guerre passe du Dubonnet au Coca, de la galette de sarrasin au Mac Do et de la coiffe bigouden aux pattes d’ef’.
Autour de Heim, quelques comédiens sont remarquables. Sur le Grace Kelly de Mika, Vincent Baillet campe avec brio Rocky, un marin un peu « folle » en talons aiguilles, très « dietrichien ». Laury André est aussi convaincant en rocker portant des chaps sur un pantalon rose qu’en bonne du curé aux faux airs de Bécassine, maladroite et amoureuse d’un prêtre ! Sans oublier Thierry Quessada, fier marin irrésistible ou rappeur perdu en pleine comédie musicale, ni le malicieux Marc Frémondière. Certains d’entre eux, formant la petite troupe des Emplumés, présentaient cet été l’Opération du Saint-Esprit dans le Off d’Avignon.
Sur fond de mise en pièces du rêve américain et de sa « gastronomie », Michel Heim croise toutes les thématiques qui lui sont chères. S’il rend attachants une grand-mère alcoolique, une mère adultère, un fils homo mal dans sa peau, ce n’est pas pour s’appesantir sur le pathétique mais pour le subvertir. S’il met en scène avec beaucoup de tendresse un prêtre rongé par le désir de la chair (masculine), mais qui fait la morale, c’est pour exorciser le catholicisme inavouable de beaucoup d’homos et faire un pied de nez aux « honteuses » catholiques qui sont souvent les pires homophobes. S’il crée – et c’est nouveau – des personnages qui changent de sexe pour plaire à celui qu’ils aiment, c’est plus pour dédramatiser un sujet méconnu, le revêtir de paillettes, que de rendre compte avec subtilité de ce que vivent les transsexuels.
Madame Mouchabeurre se veut donc une leçon d’humanisme et de tolérance et s’achève sur un : « Tant qu’on s’aime, il n’y a pas de problèmes ». Les puristes pourront en critiquer les imprécisions et le moralisme de midinette, il n’empêche que le spectacle doit être reçu pour ce qu’il est, un divertissement, et de très belle facture. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Voir aussi la critique d’Olivier Pradel pour les Trois Coups de la Bête au bois dormant
Madame Mouchabeurre, de Michel Heim
Compagnie Les Caramels fous • Bastille Production • 20 bis, boulevard de la Bastille • 75012 Paris
Mise en scène : Nadine Féty, Michel Heim, assistés d’Hélène Hamon et de Jean-Pierre Rouvellat
Avec : Laury André, Vincent Baillet, Philippe Bernard, Christophe Camuset, Jérôme Cuvilliez, Grégory Damiens, Jean-François Dewulf, Arnaud Dugué, François Dussillol-Godar, Marc Frémondière, Laurent Giordanengo, Alexis Haouadeg, Michel Heim, Franck Isoart, Laurent Lapeyre, Bruno Leroy, Fabrice Meillier, Miko, Michel Petit, Yann Philipp, Laurent Plessi, Thierry Quessada, Jacques Rosé, Xavier Sibuet
Chorégraphie : Nadine Féty
Direction musicale, harmonisation : Nicolas Kern
Arrangements, claviers : Robert Suhas
Pianiste, répétiteur : Pierre Cornevin
Lumières : François-Éric Valentin
Son : Yann Lemêtre, Anthony Desvergnes, Tristan Devaux
Maquettiste : Thierry Quessada
Costumes : Guillaume Attwood, assisté de Jérémie Hazael Massieux
Perruques : Margot Blache
Accessoires : Fabrice Meillier
Décor : Jean-François Dewulf, Alexis Haouadeg, Olivier Ménestrier, Frédéric Morel, Thierry Quessada
Régie générale : Frédéric Morel
Régie plateau : Philippe Restani
Théâtre Le Trianon • 80, boulevard de Rochechouart • 75018 Paris
Réservations : 01 44 92 78 04
Du 22 octobre au 21 novembre 2009, les jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, relâche du dimanche au mercredi et les 29, 30 et 31 octobre 2009
Durée : 2 h 30
30 € | 27 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”
« “Les Trois Coups”, c’est une pépinière de critiques. Ils sont acteurs, étudiants […], tous raides amoureux de théâtre. Une quarantaine à aller au théâtre et à écrire sur les spectacles. » Jean-Pierre Thibaudat, « Rue 89 », blog “Balagan”
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