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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 17:19

Un mari, une femme,
un meurtre


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Recentrant l’intrigue de « Macbeth » sur la névrose du couple formé par ce tyran usurpateur et sa femme maléfique, le metteur en scène anglais Declan Donnellan porte cette tragédie à l’incandescence du désespoir. Une fable sur la culpabilité d’une force inouïe.

Comparativement au Roi Lear ou à Hamlet, Macbeth est rarement mis en scène, sans doute parce que sa réputation de poisse lui colle toujours à la peau. Pour conjurer le mauvais sort, les hommes de théâtre préfèrent nommer cette pièce The Scottish Play et les deux personnages principaux Lady M et le Lord écossais. Pourtant, de tout le répertoire anglais, c’est la préférée de Declan Donnellan, qui l’a déjà mis en scène en 1987 : « C’est un stupéfiant concentré d’imagination ». Son intrigue serrée, où chaque vers compte, et son écriture ciselée en font effectivement un chef-d’œuvre.

On connaît l’intrigue : un homme et son épouse, liés par l’ambition, tuent pour accéder au trône. Ils sont ensuite inéluctablement entraînés dans un cauchemar, pour régner, pour rester au pouvoir coûte que coûte. Monstres enfantés par les légendes écossaises, ces personnages font frémir par la barbarie de leurs actes. De cette grande tragédie, la compagnie anglaise Cheek by Joyl livre une version condensée. La mise en scène recentre la pièce sur le couple, dont la névrose apparaît ainsi au grand jour.

Ici, les personnages apparaissent dans toute leur complexité d’êtres humains. Ce sont davantage la faiblesse et la peur qui transforment Macbeth en tyran. Il est poussé dans ses derniers retranchements par sa relation compliquée avec sa femme, sa crainte de la décevoir. Il doute, il est rongé par le remords. En explorant ainsi les affres de la culpabilité, Declan Donnellan parvient à nous faire ressentir de l’empathie : « Un être humain ne peut pas être mauvais. Seul un acte commis par quelqu’un peut l’être », estime-t-il. Macbeth, vulnérable, prisonnier de ses fantasmes, réussit effectivement à nous toucher.

macbeth johan-persson

« Macbeth » | © Johan Persson

Parce que le théâtre est fondé sur l’illusion, Declan Donnellan préfère mettre au jour le processus de perte de la réalité, plutôt que montrer un homme et une femme qui conspirent pour tuer. La mise en scène souligne la violence inouïe qui traverse la tragédie, mais les personnages sont en plein délire, comme manipulés par des forces obscures. À tel point que l’on finit par se demander s’ils ont réellement commis ces atrocités. De bout en bout baigné de brume, le plateau est aussi sombre que les émanations surgies du cerveau des protagonistes. Au cœur de la déraison, le couple entraîne son peuple dans une expérience hallucinatoire d’ombres et de fureur. Prophéties, incantations magiques, forêts qui marchent, apparitions de fantômes donnent une dimension surnaturelle, que Declan Donnellan traite avec justesse, invoquant le monde shakespearien des sorcières et des apparitions, sans folklore ni effets spectaculaires. Le but n’est pas d’impressionner. De ce terrible voyage en enfer demeure un épais mystère, mais on comprend mieux ainsi la folie de Macbeth, hanté par ses crimes. Ce sont ses obsessions qui lui sont fatales.

Une troupe dirigée de main de maître

Cheek by Jowl (Joue contre joue), nom donné à la compagnie créée par Declan Donnellan en 1981, expression tirée d’un vers du Songe d’une nuit d’été, décrit parfaitement son projet articulé autour des grands textes du répertoire britannique. Ce nom traduit aussi très bien le type de travail avec les acteurs : un art collectif fondé sur un rapport intense et décontracté tout à la fois ; un réel engagement physique allié à une approche intellectuelle précise ; un jeu fluide et naturel qui alterne identification au personnage et juste distance avec celui-ci. D’ailleurs, dans un équilibre très subtil, Will Keen et Anastasia Hille, époustouflants dans les rôles-titres, esquissent une danse de mort admirablement soutenue par l’équilibre de toute la troupe. La vision organique de l’acte théâtral rend l’interaction sans cesse mouvante entre les interprètes, le texte et le public.

Declan Donnellan est aussi bon directeur d’acteurs que metteur en scène. Il fait parler les mains des comédiens autant que leurs voix. Son goût pour la théâtralité nous permet également de voir l’invisible, comme les scènes de viol ou de meurtre, sans coups, ni gouttes de sang. Pour cette grande tragédie de l’imagination, l’épure convient parfaitement. La scène est nue, encadrée de piliers, entre lesquels les jeux de lumière dessinent les différents lieux. Pas d’armes dans cette tragédie sanglante ! Que des corps qui s’entrechoquent, des destins qui se brisent. Les acteurs, en costumes contemporains de militaires, martèlent le sol de leurs grosses bottes. Ils se battent peut-être contre des mirages, mais ils affirment leur virilité. « Bande ton courage », clame à plusieurs reprises Lady Macbeth minée par le manque d’ambition de son mari. Dressé face au public, ce dernier tente de faire face à la situation et de sauver les apparences. Jusqu’à la déchéance.

Le noir domine le plateau car, forcément, le propos est accablant. Si, par leur présence irradiante, Will Keen et Anastasia Hille rendent plus proches de nous ces héros sombres et sanguinaires, cela n’en est que plus terrifiant. Il suffit de peu pour faire basculer le monde, car la folie n’épargne personne. Le resserrement des enjeux et des espaces, la puissance du propos servi par une troupe d’exception, ont pour vertu de mettre en relief cette vigoureuse interprétation de la pièce. 

Léna Martinelli


Macbeth, de William Shakespeare

Garnier-Flammarion, coll. « Théâtre »

Cheek by Jowl • The Barbican Centre • Silk Street • Londres EC2Y 8DS

www.cheekbyjowl.com

Mise en scène : Declan Donnellan

Avec : Will Keen, Anastasia Hille, David Caves, David Collings, Kely Hotten, Orlando James, Ryan Kiggell, Vincent Enderby, Jake Fairbrother, Nicholas Goode, Greg Kolpakchi, Edmund Wiseman

Scénographie : Nick Ormerod

Collaboration à la mise en scène et mouvement : Jane Gibson

Création lumières : Judith Greenwood

Musique : Catherine Jayes

Création son : Helen Atkinson

Assistant à la mise en scène : Owen Horsley

Chef costumière : Angie Burns

Les Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 60 05 64

www.lesgemeaux.com

Du 3 au 21 février 2010 à 20 h 45, dimanche à 17 heures, relâche les lundi et mardi

Durée : 2 heures

25 € | 9 €

Spectacle en anglais surtitré en français

Tournée :

• du 3 au 6 mars 2010, Théâtre des Célestins, Lyon, 04 72 77 40 40

• du 19 au 22 mai 2010, Théâtre du Nord, Lille, 03 20 14 24 00

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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