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25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 19:49

Ardente intimité !


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Dans le cadre d’un programme du Théâtre Astrée à Villeurbanne, où sont à l’affiche Georges Perec, Thomas Bernhard, Wilhelm Reich, une émouvante découverte, celle du Théâtre K avec « Ma mère c’est mon père », collage de textes de Violette Leduc, auteur de « l’Affamée » et de « la Bâtarde », que Simone de Beauvoir, Albert Camus, Jean Genet et Jean-Paul Sartre ont soutenue en leur temps.

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« Ma mère c’est mon père » | © Paul Sabia

Violette Leduc a fait de sa vie la matière de ses livres. Et c’est de cette matière incandescente extraite principalement de l’Affamée et de la Bâtarde que s’emparent Philippe Guini, le metteur en scène et Céline Arnaud, la comédienne. Dans un dispositif scénique épuré d’une blancheur éclatante, une lampe suspendue, un lit métallique et un matelas défraîchi ainsi qu’un fauteuil bourgeois sont utilisés. Le sol et les murs sont également blancs, évoquant l’espace d’une chambre personnelle ou d’internat ou d’hôpital et métaphoriquement celui d’une page vierge à couvrir d’écriture. C’est là que se déroule le tumultueux parcours d’une femme blessée à la recherche de ses origines, de sa vérité et de sa liberté. Seules une poupée de chiffon rouge et la longue jupe cramoisie de la comédienne inscrivent l’éclat des passions ravageuses qui assaillent le personnage de Violette aux prises avec sa mémoire chaotique. Tel un bateau ivre, Violette se cogne à son histoire. Naissance illégitime, amours homosexuelles, passions inassouvies, défis à Dieu, inceste, rêves d’écriture, tentative de suicide et échappées poétiques construisent rageusement le kaléidoscope d’une existence submergée par le désir d’être aimée pour ce qu’elle est.

Accompagné par de subtiles variations de lumière et de furtifs surgissements de musique, le metteur en scène maîtrise parfaitement une dramaturgie de la fragmentation, créant une succession vibrante de temps de crise et d’apaisement. Les paroles de Violette Leduc nous heurtent et nous rassérènent comme les objets du spectacle eux-mêmes, renversés ou projetés et par moments caressés ou apprivoisés. Philippe Guini, par ailleurs fin connaisseur de Samuel Beckett, sait avec un contenu en apparence si désordonné nous raconter une histoire d’une bouleversante humanité. Sa mise en scène aime et sait faire aimer les mots, la langue et nous procure le plaisir rare aujourd’hui de donner toute sa place au théâtre, loin de la domination actuelle d’objets scéniques abrutis d’images, de vidéo et autres gadgets.

Bâtarde affamée

Et puis il y a la magnifique prestation de Céline Arnaud, la comédienne qui a eu l’idée du spectacle. La belle jeune femme qu’elle est domine, on devrait dire dompte, le personnage de Violette. À l’unisson d’un texte éclaté comme autant de morceaux d’une vitre brisée, elle broie, caresse, magnifie les mots. Elle incarne une femme déchirante, tout en sachant prendre de la distance et en évitant le pathos. Corps et voix alternent de façon stupéfiante souplesse et tétanisation. Poitrine offerte ou jambes ouvertes, parlant mezza voce ou crachant les mots, recroquevillée ou arpentant l’espace, apostrophant le public ou se moquant d’elle-même, Céline Arnaud joue et se joue de son personnage. Comme le metteur en scène, elle contribue à donner le goût légitime d’un théâtre essentiel fondé sur la qualité d’un texte et de son interprétation.

Si vous ne connaissez pas encore le Théâtre K de Philippe Guini et de Céline Arnaud, parlez-en autour de vous pour que « Ma mère c’est mon père », qui n’a pas encore de dates de tournée, puisse vous faire découvrir ou redécouvrir l’œuvre exaltante de Violette Leduc et le travail artistique d’une compagnie exigeante. 

Michel Dieuaide


Ma mère c’est mon père, d’après Violette Leduc

Sur une idée de Céline Arnaud

Contact Théâtre K : philippeguini@orange.fr ou 06 78 51 21 45

Adaptation, scénographie, mise en scène : Philippe Guini

Interprétation : Céline Arnaud

Costume : Florence Gil

Régie lumière : Paul Sabia

Production : Théâtre K

Théâtre Astrée • 6, avenue Gaston-Berger • 69100 Villeurbanne

Tél. 04 72 44 79 45

www.theatre-astree.univ-lyon1.fr

Représentation : le 23 janvier 2014  à 20 h 30

Durée : 1 h 15

Tarifs : 6 € et 12 €, gratuit pour les étudiants

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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