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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 19:34

Voyage au bout de la lune


Par Jacques Casari

Les Trois Coups.com


Un terrain vague. Ici ou ailleurs ? Juste un milieu entre rien et tout. Une caravane fatiguée et une guirlande de lampions veillent sur le plateau déserté. La fête est-elle déjà finie ? Non, le bien nommé « Théâtre de l’Instant » va nous offrir un voyage poétique, drolatique et sensible qui nous mènera danser aux rayons de la lune.

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« Luna rossa » | © Julien Creff

Le Théâtre de l’Instant a créé Luna rossa en 2011, sous les étoiles, pour les nocturnes du festival du Pont du Bonhomme à Lanester (56). Fort de son succès, une trentaine de représentations plus tard, le spectacle est à l’affiche du Quartz de Brest pour huit dates. Dans Luna rossa, Bernard Lotti, metteur en scène d’un texte imaginé par Alain Kowalczyk, incarne un cireur de chaussures croisé à Naples : « Il s’agit de tranches de vie, de rencontres, le résultat de mes voyages à Anvers, à Naples, à Brest ». Car tout devient source d’inspiration pour ce grand marcheur avide d’aventures humaines.

Luna rossa emprunte son titre à une rengaine napolitaine de Vian de Crescenzo datant des années 1950. On y parle d’amour perdu et d’errance nocturne sous l’œil d’une lune rouge. « Vaco distrattamente abbandunato… E ‘a luna rossa me parla ‘e te… » / Je marche distraitement, abandonné… / Et la lune rouge me parle de toi. / Je lui demande si tu m’attends… / Et elle me répond : « Si tu veux le savoir / Ici, il n’y a personne… »

Au clair de la lune, ouvre-moi ton cœur

Au diable le spleen de la chanson nostalgique ! Le no man’s land se peuple peu à peu. Voilà un cireur de chaussures, un moulin à paroles, amateur de football, qui soliloque sous l’œil silencieux d’une Madone sortie de sa valise. Ce philosophe râleur et questionneur revisite l’histoire de Jésus et des apôtres, nous fait entendre ses réflexions sur Sisyphe et son boulet, Atlas et son fardeau, Diogène et son tonneau… E tutti quanti… Dans un rôle qui lui va comme un gant, Bernard Lotti met son talent au service d’un texte savoureux : « Où ils sont les apôtres quand il porte sa croix ? […] Votre fils, Madone, il n’avait pas d’amis ? […] Quel père laisse mourir son fils ? […] Ça cloche, Madone ! Le Père, le Fils et tout le saint-frusquin, ça cloche ! ». Ou encore ce dialogue entendu sur l’Acropole : « Pauvre fou, Diogène, tu demandes l’aumône aux statues ? — Je m’entraîne, au refus ! ».

Pour peupler sa solitude joyeuse, cet artiste de la godasse lustrée fait des rencontres. Celle d’un immigré-plein-de-papiers, joué par un bondissant et solaire Yassine Harrada, clandestin, vendeur à la sauvette de babioles à deux euros. Jolies cartes, parapluies, lunettes de soleil… Il fait la pluie et le beau temps ! Ce comédien magnétique, issu de l’École du T.N.B. (Théâtre national de Bretagne), adapte son jeu à ce théâtre réaliste, dans lequel il n’est pas nécessaire de « proférer face public » le texte abscons d’un auteur torturé pour explorer l’humain. Il est irrésistible lorsque, détournant un questionnaire d’immigration, il soumet à la question ses parapluies exténués. Quand il bondit vers les étoiles, il semble plus léger que l’air. Et quand il danse, il donne de la grâce à la nuit. Chapeau l’artiste !

Entre en piste bientôt une Madame Loyal épatante – campée par Élisabeth Paugam –, à la tête d’un petit cirque iconoclaste qu’elle mène à la baguette dans un anglais de fête foraine. Son peuple de puces « All musicians ! Only girls ! » lui donne du fil à retordre pour le plus grand plaisir du spectateur redevenu un enfant. Le théâtre d’objets – un art exigeant s’il en est – est ici pratiqué avec bonheur par une comédienne à la fois fragile et énergique, drôle et émouvante.

Ces trois-là – le cireur, l’immigré et la dompteuse ! – sont chargés de bagages qui allègent leur solitude. Ils sont tous un peu magiciens pour enchanter leur quotidien. Grâce à leurs petites valises, ils ont la faculté de transformer le monde. Des instants poétiques et drolatiques.

Surgit enfin, chue d’on ne sait quel désastre obscur, une jeune fille (Marie Joubin), poupée fellinienne cabossée par la vie, une paumée titubante. Quel savoureux clin d’œil à Anita Ekberg dans la Dolce Vita s’égosillant après son Marceeeeello ! Cette humanité fragile danse aux rayons de la lune, sous la caresse du saxophone d’un musicien errant (Franck Fagon). Nostalgie magnifique ! Une mention spéciale encore à Jean‑Marie Oriot pour la scénographie et tous les accessoires qu’il a imaginés. Tout est très juste.

Dans l’obscurité, cette lune éclaire le chemin de nos rêves

Victor Segalen dans ses Conseils au bon voyageur écrit : « Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l’une ou l’autre mais l’une et l’autre bien alternées. Déverse‑toi du son dans le silence et du silence daigne revenir au son. ». Luna rossa semble bien témoigner de cette philosophie de la vie. De la pauvreté matérielle à la richesse humaine. Des solitudes en quête d’humanité illuminent leur nuit, rencontres délicates, éphémères, qui donnent un peu de sens à la vie. Trois petits tours, une danse… et puis s’en vont. La nuit retombe.

Dans le théâtre de Bernard Lotti, la représentation semble ne pas être une fin en soi, mais un moment du processus de vie du spectacle. Représentations et répétitions s’apparentent à un voyage le long d’un chemin… L’important, c’est le chemin lui‑même. Le fil de la vie. L’instant. La vie, ici, dans le réel. Mais aussi dans les rêves grâce aux puissances de l’imagination. Ce théâtre est réaliste, parfois métaphysique, souvent poétique. Quand le cireur de chaussures travaille, il passe méticuleusement les petites brosses et le chiffon. Avec application et amour de son art. Quand il soliloque, il soulève des questions déroutantes, entre religion et philosophie. Quand les êtres perdus se trouvent l’instant d’une danse – moment de grâce ! –, ce théâtre fragile nous offre même des images relevant d’une poésie de l’éphémère.

Le Théâtre de l’Instant a trente-cinq ans d’existence, une belle âme et un charme fou. Ce qui nous séduit, c’est la palpitation de la représentation, l’expérience collective qu’elle génère. Luna rossa crée des frôlements subtils et fulgurants entre le réel et l’imaginaire. L’enfance et l’errance, la danse et la solitude, la musique et le néant. Nous avons fait un formidable voyage au bout de la lune. Nous avons vu des papillons de nuit qui portaient chacun leur lumière et leurs démons. À défaut de richesse, ils savent avec talent cultiver l’espoir et sublimer l’instant. Un théâtre délicatement humaniste. Quel bonheur ! 

Jacques Casari


Luna rossa, d’Alain Kowalczyk et Bernard Lotti

Production : Théâtre de l’Instant • 143, rue Robespierre • 29200 Brest

02 98 47 14 90

Site : www.theatredelinstant.com

Courriel : theatre.instant@wanadoo.fr

Mise en scène : Bernard Lotti

Texte : Alain Kowalczyk avec la complicité de Bernard Lotti

Avec : Élizabeth Paugam, Yassine Harrada, Marie Joubin, Bernard Lotti

Marionnettes : Élizabeth Paugam

Scénographie : Jean-Marie Oriot et Bernard Lotti

Construction : Guillaume Le Quément, François Meaudre

Accessoires : Jean-Marie Oriot

Musique : Patrick Audouin

Costumes : Laurence Frabot

Lumière : Bruno Fournel

Régie lumière : Lionel Le Roux

Saxophone : Franck Fagon, Bernard Le Dréau

Photos : Julien Creff

Le Quartz, scène nationale de Brest • 60, rue du Château • 29200 Brest

Billetterie en ligne : www.lequartz.com

Locations : 02 98 33 70 00

Du samedi 6 octobre au samedi 13 octobre 2012 à 20 heures, dimanche à 17 heures, jeudi à 19 heures, relâche le lundi

Durée : 1 heure

15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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