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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 01:43

L’esthétique onirique
de Bob Wilson


Par Christophe Giolito

Les Trois Coups.com


Publiée en 1894, « Lulu », dans sa version originelle (« Une tragédie-monstre ») est la pièce la plus célèbre de Wedekind. Elle est présentée au Théâtre de la Ville dans une version allégée et librement esthétisée par Robert Wilson, sur une musique de Lou Reed, avec les acteurs du Berliner Ensemble. Le metteur en scène a conservé, au risque de l’hermétisme, les passages les plus significatifs de la pièce pour les mettre au service de sa fantaisie scénique. Le spectacle, composite mais envoûtant, est une grande réussite.

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« Lulu » | © Lesley Leslie-Spinks

Les visages grimés sur le plateau épuré érigent Lulu en Pierrot plus lunaire que jamais. Le spectacle se compose de tableaux a priori indépendants, séparés ou agrémentés par les textes écorchés de Lou Reed. Sont présentés en alternance un front de scène brut et un plateau ample, dont la profondeur est meublée de façon minimaliste par des objets réduits à leur charpente – ou leur squelette. Les espaces sont soulignés par des néons traçant des segments de lumière qui ne se rejoignent pas. Fréquemment, les personnages prennent des positions figées, interrompant leurs mouvements pour adopter une posture de mime. La musique de Lou Reed – bien plus que ses textes – porte ce spectacle et constitue comme sa respiration. Elle en souligne les thèmes tantôt par ses déchirures, tantôt par sa facture doucereuse.

Certains moments sont conçus comme des fragments d’une comédie musicale, auxquels le caractère attachant des acteurs parvient à donner une épaisseur dramatique. Les voix sont modulées elles aussi de façon expressionniste, tantôt adoucies comme des sourdines pendulaires, tantôt forcées jusqu’à être tirées vers le faux. La présence de l’orchestre donne une prégnance particulière aux bruitages et mélodies, qui habitent l’espace sonore, auquel répondent les fresques dessinées par le jeu mécanisé de la troupe. La représentation n’est pas dénuée d’humour, des personnages secondaires prenant en charge périodiquement la mise en dérision du propos. Les décors sont toujours simples et grandioses, conçus comme des signifiants, à l’image de cette alliance de lustres et d’arbustes flanquant une route vite devenue vertigineuse. Lulu, c’est la femme qui épouse les désirs de ses partenaires et s’en fait une identité, jusqu’à se perdre dans le kaléidoscope des sentiments qu’elle nourrit ardemment en s’y consumant.

Remarquable travail des acteurs

Le spectacle, d’apparence initialement composite, trouve rapidement sa cohérence et son rythme. L’hermétisme apparent du propos est tempéré par le dynamisme des injonctions musicales, assorties de véritables partitions gestuelles. L’ensemble est porté par le remarquable travail des acteurs, chargés d’incarner leurs personnages à plusieurs niveaux : dramatique, mimique, lyrique. La représentation est déréalisée à la faveur de procédés suresthétisants, de bruitages exagérés, de déni de la narrativité au profit d’une délectation pour les images et les notes. Une Lulu pour initiés, donc, flottant dans un espace scénique et acoustique pétri d’onirisme. Le propos tisse peu à peu une trame latente, comme un flottement de sens balançant au rythme des riffs de Lou Reed et des jeux espiègles des acteurs du Berliner. Les meurtres, montrés seulement par des mimes, ont un impact réel, comme toutes les nuances de jeu à contretemps qui stylisent le spectacle et en font un singulier objet esthétique, baroque et prenant. 

Christophe Giolito


Lulu, de Frank Wedekind

Éditions théâtrales (Théâtre complet, II), 2006

Textes de Lou Reed et trad. Claro, Seuil, coll. « Fictions & Cie », 2011

Lou Reed & Metallica, « Lulu », 2 C.D., Sister Ray Enterprises Inc., 2011

Berliner Ensemble, Am Schiffbauerdamm, Berlin

Mise en scène et lumière : Robert Wilson

Musique et chants : Lou Reed

Avec : Ulrich Brandhoff, Alexander Ebeert, Anke Engelsmann, Markus Gertken, Ruth Glöss, Jürgen Holtz, Boris Jacoby, Alexander Lang, Marko Schmidt, Sabin Tambrea, Jörg Thieme, Georgios Tsivanoglou, Angela Winkler

Costumes : Jacques Reynaud

Assistante à la mise en scène : Ann-Christin Rommen

Compilation des textes et dramaturgie : Jutta Ferbers

Collaboration décors : Serge von Arx

Collaboration costumes : Yashi Tabassomi

Lumière : Ulrich Eh

Direction musicale : Stefan Rager

Les musiciens :

Stefan Rager (batterie, insertions musicales), Ulrich Maiß (clavier, violoncelle), Dominic Bouffard (guitare), Friedrich Pravicini (bugle, violoncelle, harmonica), Andreas Walter (basse), Joe Bauer (bruitage)

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

http://www.theatredelaville-paris.com/spectacle-lulubobwilsonberliner-341

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 4 au 13 novembre 2011 à 19 h 30, le dimanche 13 à 15 heures, relâche le jeudi

Spectacle en allemand et en anglais surtitré en français

Durée : 3 heures, avec entracte

34 € | 28 € | 25 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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