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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 19:53

Trop fade « Lucrèce »


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Décidément, Lucrèce Borgia est à la mode. Après avoir joué les divas de série télévisée, le personnage-titre de Victor Hugo été incarné par Marina Hands à l’Athénée, et on nous l’annonce bientôt sous les traits de Béatrice Dalle à Grignan, puis de Guillaume Gallienne à la Comédie-Française. Las, pour l’instant, elle fait pâle figure sous les traits de Nathalie Richard.

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« Lucrèce Borgia » | © Antoine Benoit

Celle que nous propose aujourd’hui le Théâtre des Célestins, au terme d’une longue tournée, est celle de Jean-Louis Benoit qui a pris le parti d’une mise en scène tout en retenue, cherchant la dimension historique et littéraire, la forme élégante et le rendu du texte plutôt que la sauvagerie, l’emphase, le culte de l’oxymore, le grotesque, chers à Victor Hugo, particulièrement dans cette pièce-là. C’est sans nul doute un choix fort hasardeux, même si les partis pris de mise en scène, pour peu qu’ils soient suivis, sont a priori respectables.

Non que ce parti pris ne soit pas parfaitement mené : le déroulé de l’intrigue est clair, les péripéties s’enchaînent rapidement, le décor est magnifique, sobre et élégant, les costumes dignes de la Renaissance. Rien à redire de ce côté-là. Mais, précisément, cette mise en scène est beaucoup trop sage, trop propre, trop policée, pour nous toucher. Victor Hugo requiert de l’outrance, du mauvais goût, du baroque. D’autant plus que cette pièce, écrite en quatorze jours pour effacer l’échec de Le roi s’amuse, n’est pas, loin s’en faut, un chef-d’œuvre. Si « le temps ne fait rien à l’affaire », il est parfois incompressible. Et si la poésie ne saurait se réduire à l’alexandrin, elle manque cruellement dans ce drame en prose : aucune trace de ces pépites dont l’auteur a le secret et qui font le bonheur des lycéens.

Un texte mal fagoté

Écrite en deux semaines, elle est aussi condensée en trois actes à l’intérieur desquels on serait bien en peine de trouver une quelconque avancée : on sait dès les toutes premières scènes que l’homme dont Lucrèce est tombée amoureuse est son propre fils, qui l’ignore, le tendre innocent, et ne l’apprendra qu’à la dernière réplique, en mourant. Le spectateur, lui, le sait depuis le début. Pas vraiment de suspens, donc.

Pire : le personnage ne tient pas. Comment imaginer un seul instant que celle qui a couché avec son père le pape et ses frères, qui dispose de pouvoirs pratiquement sans limites, maîtrise la science des poisons, qui commandite assassinats et pièges sans sourciller, qui organise orgies et bacchanales, soit tout d’un coup prise de scrupules à l’idée de prendre son fils pour amant ? On peut penser au contraire que sa perversité y aurait trouvé un croustillant supplémentaire ! Certes, Victor Hugo aime les vierges sulfureuses et les valets au cœur noble, mais tout de même, ça ne tient pas ! D’autant que, dès le début, il nous dépeint l’attendrissement de Lucrèce quand elle contemple son Gennaro et nous montre une Lucrèce que l’instinct maternel magnifie. C’est les Borgia au pays de Delly. Inutile de dire que dès lors on se passionne assez peu pour cette pièce mal fichue et au romantisme de pacotille.

Une mise en scène policée

Enfin, le personnage et son héroïque histoire ont vieilli. Impossible aujourd’hui de croire encore que l’amour maternel naisse de lui-même, par l’opération d’un Saint-Esprit – certes cher à ce grand romantique de Hugo. Car le présupposé est là : quelque chose en leur cœur (celui de Lucrèce et celui de Gennaro, son fils) les pousse inexorablement l’un vers l’autre tout comme ce quelque chose (de sacré, sans doute) les écarte du péché. C’est pourquoi l’on peut attendre beaucoup de la future mise en scène de Podalydès qui, par le simple fait de confier le rôle à Guillaume Gallienne, introduira l’insolence, la bravade, la transgression face au « maître »… et redonnera sans doute un peu d’inattendu et d’iconoclaste à la pièce.

Mais revenons à la lecture de Jean-Louis Benoit dont nous avons dit au départ qu’elle a les défauts de ses qualités. Décor, costumes, mouvements, utilisation de l’espace sont irréprochables, si l’on excepte la représentation par trop décalée et plutôt longuette des fêtes vénitiennes. Avec quelques belles trouvailles comme ce lever de rideau à la Rembrandt avec ces jeunes nobles unis par un même complot, se serrant l’un contre l’autre autour de leur secret. Sans nul doute, c’est de la belle ouvrage, et le plus faible de ses atouts n’est pas la direction de comédiens. Il faut ici souligner l’excellente prestation de Thierry Bosc qui campe un Gubetta narquois, sarcastique, redoutable, et celle de Fabien Orcier en mari de madame, ci-devant Don Alphonse d’Este, au jeu très subtil de chat ronronnant toutes griffes dehors. Grâce à eux, le drame prend un peu de l’intensité et de l’intelligence, de la rouerie, de la cruauté et de la perversion dont il aurait dû être le creuset. 

Trina Mounier


Pour Thierry Bosc voir « Médée », d’Euripide (critique), Théâtre de Sartrouville et des Yvelines

Voir aussi « Bobby Fischer vit à Pasadena », de Lars Norén (critique), Théâtre de la Criée à Marseille

Voir aussi « Fin de partie », de Samuel Beckett (critique), Le Granit à Belfort

Voir aussi « Andromaque », d’Euripide (critique), Les Nuits de Fourvière

Voir aussi « Elle t’attend », de Florian Zeller (critique), Théâtre de la Madeleine à Paris

Voir aussi « En attendant Godot », de Samuel Beckett (critique), Sortie ouest à Béziers

Voir aussi « l’Enfant, drame rural », de Carole Thibaut (critique), Théâtre de la Tempête à Paris

Voir aussi « Perturbation », de Thomas Bernhard (critique), La Colline à Paris


Lucrèce Borgia, de Victor Hugo

Mise en scène : Jean-Louis Benoit

Avec : Anthony Audoux (Maffio Orsini), Thierry Bosc (Gubetta), Ninon Bretecher (la Princesse Negroni), Laurent Delvert (Ascanio Petrucci), Alexandre Jazédé (Oloferno Vitellozzo et Rustighello), Martin Loizillon (Gennaro), Jonathan Moussalli (Don Apostolo Gazella), Fabien Orcier (Don Alphonse d’Este), Nathalie Richard (Lucrèce Borgia), Maxime Taffanel (Jeppo Liveretto) et Alicia Ballet, Cécile Hernandez, Juliette Paire, Mathilde Saillant, Agathe Watremez

Assistant à la mise en scène : Laurent Delvert

Scénographie : Jean Haas

Costumes : Marie Sartoux

Lumière : David Debrinay

Réalisation sonore : Madame Miniature

Régie générale : Laurent Berger

Les Célestins-Théâtre de Lyon • 8, place Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

www.celestins-lyon.org

Coproduction La compagnie de Jean-Louis Benoit, Théâtres de la Ville du Luxembourg, Les Célestins-Théâtre de Lyon, Théâtre de la Commune-C.D.N. d’Aubervilliers

Avec la participation du Jeune Théâtre national

Avec le soutien de la Maison Louis-Jouvet / E.N.S.A.D. de Montpellier

Du 16 au 25 mai 2014, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 35 avec entracte

De 9 € à 35 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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