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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 14:33

Quand le théâtre rencontre
la rigueur de l’artisan


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Le florilège de textes de Jouvet, dénichés par Ève Mascarau à la Bibliothèque nationale de France, est un petit bijou de finesse, éloge d’un théâtre du travail et de la patience.

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Louis Jouvet | © D.R.

Pour le monde contemporain, Louis Jouvet est avant tout un comédien. Le comédien. Celui qui dit « Bizarre, bizarre » à Michel Simon, tout en regardant son couteau (1) ou qui largue Arletty d’un « Je m’asphyxie, tu saisis ? Je m’asphyxie ! J’ai besoin de changer d’atmosphère et l’atmosphère, c’est toi ! » (2). Il était immense, hilarant rien qu’en paraissant, usant avec génie de son inoubliable profil d’oiseau de proie et de son regard acéré. Pourtant, comme le montrent ses écrits, l’homme fut encore au-delà du comédien exceptionnel que l’on garde en mémoire.

Fort de son expérience particulièrement riche du métier de régisseur, Louis Jouvet possède une vision de son métier de comédien, de directeur de théâtre et de metteur en scène qui doit avant tout se comprendre dans les termes d’une pratique humble toujours assujettie à un autre : le comédien au metteur en scène, le metteur en scène à l’auteur, l’auteur au public… Le recueil établi par Ève Mascarau en témoigne avec beaucoup de finesse.

L’ouvrage est assez bref, mais présente néanmoins un grand nombre de qualités, parmi lesquelles celle – fort rare ! – d’une introduction savoureuse, témoignant de l’intelligence de son auteur par la légèreté et la précision de son propos, conçue comme une mise en perspective historique, qui s’avère très utile. Ève Mascarau a su s’arrêter, étayant une présentation brève et savante où le lecteur sent tout l’attachement qui la lie à la figure de Louis Jouvet, auquel elle a consacré sa carrière universitaire. À aucun moment, nous ne la sentons qui tire avec fatuité, comme tant de commentateurs, éditeurs et autres spécialistes, la couverture du verbe à elle. Voilà qui est immensément appréciable et joli.

« Ça ne nous avance à rien, mais c’est intéressant. »

Elle livre, par ailleurs, une anecdote savoureuse à travers les propos de Michel Etcheverry : « Pour Dom Juan, pour le Tartuffe, il m’a fait lire à peu près 150 ou 200 livres, tout ce qui avait pu toucher de près ou de loin, aussi bien dans le domaine psychanalytique que dramatique, aux thèmes et aux personnages. Je lui faisais des petits rapports. « Intéressant, intéressant… » […] « Ça ne nous avance à rien, mais c’est intéressant. » (3). À la lecture de ce passage, la voix de Jouvet s’est si naturellement portée à mon esprit que je suis partie d’un éclat de rire qui a fort surpris les autres occupants de ma banquette de métro…

Les textes présentés sont emprunts de préoccupations d’ordre intellectuel et spirituel portant sur des dimensions tout à fait différentes des métiers du théâtre. On y découvre un érudit, certes, mais avant toute chose un homme de réflexion, essayant avec passion d’exprimer que « mettre en scène […] c’est chercher constamment des raisons d’admirer et d’aimer » (4). Il sépare d’ailleurs le théâtre des poètes et des dramaturges, auxquels le metteur en scène se subordonne, du théâtre spectaculaire, dans lequel le metteur en scène se fait plaisir et, « empruntant surtout au magasin d’accessoires du théâtre, ou à celui de son imagination, rivalise souvent avec le conducteur de cotillon » (5). Reste que, pour lui, avant tout : « le grand art dramatique est mystère » (6).

Sa vision, humble, précise et rigoureuse de ses métiers de comédien, directeur de théâtre, de troupe, metteur en scène ou régisseur ne peut laisser de marbre ceux qui s’adonnent à l’amour du théâtre, dans lequel ils cherchent avec passion une forme de simplicité. « Bien peu comprennent que le metteur en scène ne doit pas, a priori, avoir une idée géniale sur une pièce, mais s’en pénétrer patiemment, en choisir lentement la matière comme l’ébéniste choisit une qualité de bois, qu’il doit puiser dans l’arsenal des moyens sentimentaux avec la probité, la simplicité d’esprit de l’artisan qui cherche un râtelier, un ciseau ou une gouge pour faire une moulure, et que son rôle n’est de créer ni le ciseau ni la moulure, mais de la bien faire, avec l’outil qu’il faut. » Des préceptes sur lesquels bien des artistes de théâtre devraient se pencher avec ferveur pour réapprendre un théâtre dont la vocation exige un dépassement de soi par l’oubli de soi… « Mais où sont les neiges d’antan ? » (7) ! 

Lise Facchin


(1) Drôle de drame de Marcel Carné, scénario de Jacques Prévert, Pathé, 1937, 35 mm noir et blanc, 105 min.

(2) Hôtel du Nord de Marcel Carné, scénario de Jean Aurenche et Henri Jeanson, Impérial Film, 1938, 35 mm noir et blanc, 95 min.

(3) Louis Jouvet, Introduction et choix de textes par Ève Mascarau

Actes Sud-Papiers, coll. « Mettre en scène », Paris, 2013

(4) Louis Jouvet, Introduction et choix de textes par Ève Mascarau

Actes Sud-Papiers, coll. « Mettre en scène », Paris, 2013

(5) Louis Jouvet, Introduction et choix de textes par Ève Mascarau

Actes Sud-Papiers, coll. « Mettre en scène », Paris, 2013

(6) Louis Jouvet, Introduction et choix de textes par Ève Mascarau

Actes Sud-Papiers, coll. « Mettre en scène », Paris, 2013

(7) Ballade des dames du temps jadis, poème de François Villon


Louis Jouvet, Introduction et choix de textes par Ève Mascarau

Actes Sud-Papiers, coll. « Mettre en scène », Paris, 2013, 104 pages, 13 €

ASPTHEATRE RED-1

Voir aussi Rencontre autour de Louis Jouvet, Bibliothèque nationale de France, lundi 2 décembre 2013 à 18 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans Livres | Revues | D.V.D.
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