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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 13:35

Un grand moment d’émotion

et d’humanité


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


L’Opéra éclaté a créé cet été à Figeac « Lost in the Stars », la dernière œuvre pour la scène de Kurt Weill. Heureuse initiative que d’avoir présenté pour la première fois au public français, plus de soixante ans après sa création à Broadway, cette œuvre majeure du compositeur germano-américain.

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« Lost in the Stars » | © Nelly Blaya

Le livret de Lost in the Stars (1949) est tiré de Pleure, ô pays bien‑aimé, le célèbre roman d’Alan Paton (1948). Le thème tragique en est la ségrégation raciale en Afrique du Sud. Musicalement, l’œuvre fait la jonction entre la période allemande de Kurt Weill et ses succès américains. Lost in the Stars connaîtra également un grand succès : 281 représentations suivront la création.

Le compositeur déclare avoir voulu s’inspirer de la musique zouloue, mais il reconnaît lui‑même que cette musique n’est pas si éloignée des spirituals américains. Ce que nous distinguons surtout, c’est une évidente parenté avec le blues, le jazz et la musique américaine de l’époque (Gershwin et Grofé, par exemple). La composition de l’orchestre le confirme : saxophones, clarinettes, trompette, percussions et piano y prennent le pas sur la flûte, le hautbois et les cordes.

Nous sommes en Afrique du Sud, à la fin des années 1940. Stephen Kumalo est le pasteur noir du village de Ndotsheni. À la demande de son frère John, il se rend à Johannesburg pour retrouver sa sœur et surtout rechercher son fils, Absalom, parti travailler à la mine et dont il est sans nouvelles depuis longtemps. Le fils a mal tourné, il a fait de la prison. Pendant que son père le recherche, Absalom tue accidentellement Arthur Jarvis, un ami de son géniteur, partisan de l’égalité raciale. Désespérant de faire échapper son fils à la peine de mort, Stephen se rend chez James Jarvis, le père. Enfoncé dans ses certitudes racistes, celui‑ci ne peut pardonner et refuse d’intervenir.

Ce texte qui parle au cœur et à l’esprit

Avec Lost in the Stars, nous sommes devant une œuvre puissamment dramatique, chargée d’émotion et d’humanité. Le livret de Maxwell Anderson fait habilement se succéder les plus fortes tensions dramatiques et les scènes de détente, alternant avec une science consommée la parole et le chant en un crescendo ininterrompu. La musique de Weill, savamment composée, est au diapason de ce texte qui parle au cœur et à l’esprit. Les thèmes de la différence et de la peur qui lui est associée sont au centre de cette tragédie. Tout est pensé en binômes contraires : la ville et la campagne, la richesse et la misère, le pouvoir et la sujétion, le bien et le mal. Cependant, rien n’est manichéen : Stephen le Noir et Arthur le Blanc sont amis, et ils ont la même grandeur d’âme, mais John et Stephen, deux frères, s’affrontent violemment. Le responsable des libérations conditionnelles (un Blanc) est un honnête homme, mais Johannes Paroufi et Matthew Kumalo (deux Noirs) sont de fieffés voyous. À l’inverse, si l’on peut dire, James Jarvis est un raciste obtus tandis qu’Irina, la fiancée noire d’Absalom, force le respect par son humanité et sa dignité, etc. On a beaucoup dit que l’usage du chœur faisait penser à la tragédie grecque, il faut le dire mutatis mutandis, car le chœur ici n’est pas divisé en deux parties et le Leader n’est pas le coryphée. En revanche, la notion de destin, au cœur de la tragédie grecque, donne à Lost in the Stars toute sa force.

La mise en scène très fine d’Olivier Desbordes se coule dans la scénographie dépouillée de Patrice Gouron. L’une et l’autre, dans leur simplicité, sont au service de la tension qui irrigue toute l’œuvre. Des lumières judicieusement choisies suffisent à suggérer un décor et une atmosphère sur un plateau quasi nu, à l’exception d’une structure métallique qui délimite l’espace de jeu et sert de cintres.

On a du mal, en découvrant cette troupe qui mêle Noirs et Blancs, à s’imaginer qu’elle n’a été constituée que pour cette pièce, sur audition individuelle, tant elle semble homogène et paraît habitée par cet esprit caractéristique des vieilles compagnies. Peut‑être est‑ce dû au parti pris d’Olivier Desbordes de ne pas distinguer le chœur des comédiens-chanteurs, chacun passant d’une fonction à l’autre très naturellement.

La haute stature de Jean‑Loup Pagésy

Si toute la troupe mérite d’être louée pour la justesse de son interprétation, elle reste dominée par la haute stature de Jean‑Loup Pagésy (basse) dans le rôle de Stephen. Lost in the Stars, la chanson éponyme, en est aussi l’une des plus connues. Elle a été chantée par Sinatra, Sarah Vaughan et Tony Bennett, et la grande Carla Bley en a donné une version instrumentale avec Phil Woods au saxophone. Jean‑Loup Pagésy en donne à son tour une interprétation dramatique tout à fait émouvante. O Tixo, Tixo, Help Me, la pièce par laquelle il implore Dieu de le guider est tout simplement poignante. Il faut aussi louer Dalila Khatir pour son Who’ll Buy ? éclatant. La lumineuse Anandha Seethanen, dans le rôle d’Irina, écrit pour une mezzo-soprano, donne une couleur très intéressante à Trouble Man et à Stay Well, deux pièces empreintes d’une très grande émotion.

Alain Surrans, le directeur de l’Opéra, a eu la main heureuse en choisissant d’ouvrir la saison 2012‑2013 avec cette tragédie musicale. Alan Paton regrettait que l’adaptation donnât le pas à la question raciale sur la question religieuse qu’il voulait au cœur de son roman. La mise en scène d’Olivier Desbordes ne corrige pas cela, mais n’oublie pas la question de la foi et l’intègre à son propos. La façon dont il montre le doute qui envahit le pasteur Kumalo accroît la force dramatique de l’ouvrage. L’actualité des thèmes du rapport à l’autre et de la différence donne un relief tout particulier à Lost in the Stars : on souhaite un très large public à cette œuvre de Kurt Weill, magistralement interprétée par l’Opéra éclaté. 

Jean-François Picaut


Lost in the Stars, de Kurt Weill

Tragédie musicale

Livret de Maxwell Anderson d’après le roman d’Alan Stewart Paton, Pleure, ô pays bien‑aimé (1949)

Chanté en anglais, texte parlé en français, traduction de Hilla Maria Heintztalien

Direction musicale : Dominique Trottein

Mise en scène : Olivier Desbordes

Avec : Jean-Loup Pagésy (Stephen Kumalo), Dalila Khatir (Linda), Anandha Seethanen (Irina), Éric Vignau (Leader), Joel O Cangha (Absalon Kumalo), Christophe Lacassagne (James Jarvis)

Scénographie et lumières : Patrice Gouron

Ensemble instrumental : Opéra éclaté

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • B.P. 3126, • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 23 62 28 28

Du 17 au 19 octobre 2012 à 20 heures

Durée : 1 h 45

De 49 € à 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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