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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 16:49

Vendetta !


Par Aurélie Plaut

Les Trois Coups.com


« Lorenzaccio » à la table de Don Vito Corleone ? Pourquoi pas. C’est en tout cas le parti pris de Francis Huster dans une mise en scène moderne et très « mafieuse » du drame romantique d’Alfred de Musset. Le public du festival Théâtre in situ de Carqueiranne applaudit malgré quelques fausses notes.

francis-huster-300 i- mareski Comment ne pas s’étonner d’être accueilli par le metteur en scène lui-même au début d’un spectacle ? C’est en effet ce que fait Francis Huster. Dans un préambule plutôt déroutant, il mêle cours d’histoire du théâtre et analyse de l’œuvre qu’il présente durant quatre soirées au festival Théâtre in situ de Carqueiranne. Son discours pro domo passe tout en revue : la genèse de l’œuvre ; le fait que Musset, de son vivant, n’aura pas vu son texte joué ; que Sarah Bernhardt fut la première à programmer Lorenzaccio dans son théâtre et qu’elle interpréta d’ailleurs le rôle de Lorenzo de Médicis ; qu’il s’est inspiré de l’interprétation de Marguerite Jamois pour diriger Alice Carel ; bref, il donne une interview avant l’heure.

Mais pourquoi diable justifier son parti pris ? Pourquoi demander aux spectateurs de ne pas sortir, de tenir bon malgré la durée (deux heures et demie, rien de très impressionnant !) ? Pourquoi insister sur les choix scénographiques (la modernité des costumes de Christian Dior) comme si nous étions incapables, nous, de comprendre et de rêver ? Plutôt étrange… Alors, on se dit tout bas : « Mon dieu, ça commence mal ! ». Mais, comme Francis Huster est annoncé comme « le Narrateur », on accepte et on finit par se convaincre que cela fait partie intégrante du spectacle.

Après Denis Podalydès et son excellente Lucrèce Borgia à la Comédie-Française, après celle, plus « trash », de David Bobée à Grignan, le spectateur varois se voit plongé dans la Florence des Médicis au début du xvie siècle. En 1527, le duc Alexandre de Médicis est placé à la tête de la ville toscane par le pape Clément VII et l’empereur Charles Quint. Banni de Rome pour avoir décapité les statues de l’arc de Constantin, Lorenzo de Médicis, le cousin du duc, le rejoint et devient son entremetteur et son « espion ». Les deux jeunes gens mènent une vie de débauche, et derrière les masques, la cruauté n’est pas loin… Se joue alors le projet de vie de Lorenzo : l’assassinat de son cousin.

Détruire le « quatrième mur » ?

La mise en scène de Francis Huster est, dans l’ensemble, plutôt réussie. Mais que dire des micros qui viennent manger le visage des artistes ? Bien que le metteur en scène l’ait justifié comme une prise en considération du confort du public, ce n’est pas une réussite. On souffre avec les comédiens qui doivent être encombrés plus qu’autre chose par ce caprice de modernité. S’il avait voulu détruire le « pont de sensibilité » qu’il invoque, M. Huster n’aurait pas mieux fait. Les micros reconstruisent le « quatrième mur » que le théâtre détruit habituellement. Quel dommage ! Heureusement, le texte de Musset et les comédiens nous permettent de le traverser.

D’emblée, le décor nous indique (maladroitement ?) que nous nous trouvons en Italie. Une Vespa trône au centre de la scène. Une Vespa « vintage », blanche et rouge. On s’attend à ce que les comédiens l’enjambent et fassent vrombir le moteur. Mais non ! Rien que du decorum… Le véhicule ne bougera pas, et son rétroviseur servira au mieux à ce que les personnages féminins s’y admirent subrepticement.

Son utilité est bien celle de nous plonger au cœur du xxe siècle. Le drame romantique peut nous concerner, nous, au même titre qu’il avait concerné les lecteurs du xixe siècle lorsqu’ils y lisaient une critique des évènements de 1830. L’Histoire comme un éternel recommencement. Le pouvoir corrompu, perverti, inhumain. Les conspirations, les trahisons, les abus de pouvoir, les malversations. Tout y est ! Ici, les règlements de comptes ne se font pas à l’épée mais au Beretta. Bref, la Sicile du Parrain n’est pas loin, et cela marche à merveille.

Alice Carel : un Lorenzo dont la beauté froide est glaçante

Sans conteste, cette réussite est due au talent des comédiens dont le jeu, pour certains, est de grande qualité. Alice Carel campe un Lorenzo dont la beauté froide est glaçante. On la croirait tout droit sortie d’un manga : blouson, jean slim noir, bottes, cheveux blonds attachés, elle est si androgyne que l’illusion opère. Sa perversion est éclatante, son allure, vampirique. La scène de l’entretien avec Philippe Strozzi (Simon Eine), le vieillard décrépit, est captivante.

En tout cas, l’énergie des comédiens ne peut qu’entraîner le public dans le projet d’assassinat. On est derrière Lorenzo, avec lui, et on attend l’heure du duc… Il faut dire que Pierre Boulanger fait d’Alexandre de Médicis un homme détestable, violent, machiavélique, avide de chair et de sang, pour qui le public ne saurait avoir de compassion. On est presque content de voir Lorenzo lui asséner six coups de poignard avec hargne.

Et que dire du Cardinal Cibo dont l’hypocrisie coupe le souffle ? Frédéric Haddou fait ressortir le caractère mielleux et calculateur de l’ecclésiastique. Ses échanges avec la Marquise Cibo (Valérie Crunchan) révèlent combien le haut clergé de l’époque se moquait des vœux de chasteté et pouvait se montrer fin stratège…

Des hommes de main

Le Marchand et l’Orfèvre ont, quant à eux, des airs de Gina Lollobrigida. Géraldine Szajman (le Marchand) et Pauline Deshons (l’Orfèvre) sont drôles derrière leurs lunettes « papillon », sorties des années 1960. Elles cancanent comme des mégères sur une place de marché. Sylvain Mossot (Giomo le Hongrois) et Olivier Dote Doevi (Scoronconcolo) ont une allure qui n’est pas sans évoquer celle des hommes de main, ceux qui font le « sale boulot » dans l’ombre, à la place des puissants. Le sentiment est plus mitigé concernant la jeune Strozzi. Toscane Huster n’excelle pas dans le rôle de Louise : son jeu n’est pas juste, ses gestes sont maladroits et trop « théâtraux ».

La Troupe de France et ses dix-sept comédiens aura eu le mérite de proposer une lecture contemporaine du texte de Musset et de mettre au jour son caractère résolument moderne. Aussi, malgré les fausses notes, on finit par applaudir de bon cœur et par se souvenir de la musique de Nino Rota. 

Aurélie Plaut


Lorenzaccio, d’Alfred de Musset

Par la Troupe de France

Administration : Serge Colling

Mise en scène : Francis Huster

Avec : Pierre Boulanger (Alexandre de Médicis), Alice Carel (Lorenzo de Médicis), Sylvain Mossot (Giomo le Hongrois), Olivier Dote Doevi (Scoronconcolo), Nicolas Pietri (Julien Salvati), Romain Emon (Sire Maurice), Morgane Real (Tebaldeo), Frédéric Haddou (Cardinal Cibo), Yves Le Moign (Marquis Cibo), Simon Eine (Philippe Strozzi), Frédéric Siuen (Pierre Strozzi), Colleen Grandordy (Maffio), Valérie Crunchant (Marquise Cibo), Toscane Huster (Louise Strozzi), Odile Cohen (Marie Soderini), Katia Miran (Catherine Ginori), Géraldine Szajman (le Marchand), Pauline Deshons (l’Orfèvre), Francis Huster (le Narrateur)

Costumes : Christian Dior

Musique : Elio di Tanna

Organisation : Julien Oheix

Photo de Francis Huster : © I. Mareski

Festival Théâtre in situ • fort de la Bayarde • 83320 Carqueiranne

Réservations : 04 94 01 40 26 / 04 94 01 40 46

Du 6 au 9 août 2014, à 21 h 30

Durée : 2 h 30

30 € │ 27 € │ 12 €

Gratuit pour enfants de moins de 8 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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