Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /Mars /2010 18:37

« Pour dormir tranquille, il faut n’avoir jamais fait certains rêves »

 

Mettre en scène le drame romantique de Musset « Lorenzaccio » est une gageure. En effet, l’échec retentissant de la représentation de sa pièce « la Nuit vénitienne » a conduit l’auteur à écrire cette œuvre pour la lecture et non pour la scène. Yves Beaunesne s’empare de cette pièce-fleuve dans une nébuleuse de deux heures et demie, durant lesquelles on passe d’un registre à l’autre les yeux écarquillés et les oreilles aux aguets.

 

lorenzaccio L’action se passe à Florence au xvie siècle. La ville est sous la coupe d’un tyran, Alexandre de Médicis. Ce viril bâtard, issu d’une des vieilles familles de la cité, est un séducteur invétéré qui mène une vie de débauche. Son cousin, Lorenzo de Médicis, enfant légitime au comportement efféminé, l’accompagne quotidiennement. Auparavant connu pour son enthousiasme et son amour de la patrie, Lorenzo offre maintenant le spectacle affligeant de la plus haute perversité. Cette identité trouble se lit dans ses surnoms. Ainsi, le nom Lorenzaccio dont on l’affuble désormais est dépréciatif. Si sa mère continue à l’appeler Lorenzino, c’est en pleurant de honte en voyant son fils ainsi transformé. Le duc Alexandre préfère le surnommer Lorenzetta, ce qui met l’accent sur son homosexualité. Ces différents noms sont comme autant de masques que revêt le personnage principal, à la fois tourmenté, incompris, insatisfait, ambitieux et sensible. Lorenzo est-il réellement perverti ou joue-t-il un rôle ? Est-ce le compagnon de débauche du duc ou un meurtrier qui attend le moment propice pour tuer le tyran ?

 

Moteur de l’intrigue principale, Lorenzaccio est donc un personnage complexe. Le jeu du comédien Mathieu Genet rend parfaitement les contradictions et l’insaisissabilité du personnage. Ce héros romantique exprime ses doutes et ses tourments dans de longs monologues, qui sont autant de chants poétiques admirablement scandés par l’acteur. Ce dernier incarne dans toute sa chair cet être à la fois meurtri et meurtrier. Son double obscur est son cousin le duc, joué par un Thomas Condemine étrangement séduisant dans l’aversion qu’il suscite. Alors que l’homosexualité de Lorenzaccio n’est que suggérée dans le texte de Musset – il faudra attendre plus d’un siècle pour qu’un homme ose accepter de jouer le rôle –, elle est ici portée sur scène à travers des scènes de nus entre les deux cousins.

 

Quant aux autres personnages, une cinquantaine à l’origine, ils sont incarnés par huit acteurs, dont le jeu est très bon, quoique frôlant parfois le surjeu. Quant au peuple et aux bourgeois de Florence, ils sont figurés par des marionnettes en bois, animées par les acteurs vêtus de noir. Ce truchement permet de suggérer que les habitants sont manipulés par les puissants, eux-mêmes pantins lancés dans la quête inassouvie et cruelle du pouvoir, jusqu’au bouquet final…

 

Concernant la mise en scène, elle n’est pas surchargée par une volonté d’adopter comme cadre la Renaissance italienne. Au contraire, les décors sont simples. Ainsi, les objets sont symboliques – prie-Dieu, baignoire, lit. En fond de scène, une immense toile – tantôt mur, tantôt collines – est suspendue à des ficelles. Cette toile, rouge d’un côté, grise de l’autre, accentue l’atmosphère de corruption et de meurtre qui règne dans la cité florentine. L’œuvre de Musset est donc ramenée à l’essentiel : une réflexion politique et philosophique sur la question de l’idéal et de l’engagement, tant dans ses nécessités que dans ses illusions. 

 

Lison Crapanzano

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Lorenzaccio, d’Alfred de Musset

Éditions Gallimard, collection « Folio classique », 22 février 2010, 375 pages

Mise en scène : Yves Beaunesne

Avec : Mathieu Genet, Océane Mozas, Jean-Claude Jay, Thomas Condemine, Philippe Faure, Évelyne Istria, Elsa Chausson, Simon Drahonnet, Adama Diop Giomo, Samuel Seynave

Adaptation et collaboration artistique : Marion Bernède

Assistants à la mise en scène : Pilou Rieunaud, Marie Clavaguera-Pratx, Émilien Malaussena

Scénographie : Damien Caille-Perret

Assistante scénographie : Céline Perrigon

Lumières : Joël Hourbeigt

Son : Jean-Damien Ratel

Costumes : Patrice Cauchetier

Assistante costumes : Anne Autran

Maquillages : Catherine Saint-Sever

Travail sur les marionnettes : Cyril Bourgois

Constructeur des marionnettes : Thomas de Broissia

Maître d’armes : François Rostain

Régie générale : Baptiste Bussy

Régie plateau : Éric Capuano

Habillage, maquillage, coiffure : Cathy Bénard

Théâtre national populaire au Studio 24 • 24, rue Émile-Decorps • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 03 30 30 ou www.tnp-villeurbanne.com

Du 3 au 7 mars 2010 à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 30

23 € | 18 € | 13 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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