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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Série noire
Septième répétition publique hier soir pour « Liberté à Brême », la deuxième pièce montée en dix jours par l’équipe antithéâtre de Gwenaël Morin. Septième répétition et, en principe – c’est du moins ce qui nous a été annoncé – seule du genre dans ce décor si éloigné des habitudes scénographiques du metteur en scène (plateau dégagé et nu habité en permanence par les comédiens), farce d’un soir… Dommage ! Parce que le résultat, tel quel, est époustouflant. Et l’essai tout à fait convaincant.
« Liberté à Brême » | © Trina Mounier
Geesche est une jeune femme allemande d’une petite ville de province au destin tout tracé : fille d’une mère aigrie et d’un père despotique, elle est mariée à un petit patron, qui gère son affaire en bon père de famille et la bat copieusement, s’enivre avec ses copains, n’en peut plus des chiards qui hurlent derrière la porte. Elle, sainte femme, subit, se consolant parfois d’une chanson devant le crucifix.
En apparence, car, subrepticement, naît en elle la revendication d’être une personne pensante. Et, dans le même temps, la recherche du plaisir, c’est‑à‑dire avant tout l’objectif d’aplanir les difficultés en les supprimant. Le mari se plaint ? Qu’à cela ne tienne ! Les enfants font trop de bruit ? On va remédier à tout ça. Le frère veut reprendre le contrôle de l’affaire ? Un coup d’éponge (ou plutôt de poison), et on efface tout. Ou comment une femme effacée devient une tueuse en série qui opère sans culpabilité, pour faire plaisir, d’abord à elle‑même il est vrai, pour arrondir les angles… Mais aussi comment elle revendique le droit d’accueillir l’homme qu’elle va choisir dans son lit, car la pensée chez Fassbinder est intimement liée au désir, et la liberté, y compris sexuelle, toujours porteuse de désordre politique. Qu’est‑ce qui est premier ? Bien malin qui le dira.
Barbara Jung complètement allumée
La construction de la pièce est formidablement habile, et l’on passe d’un crime à l’autre comme par enchantement. Sans que Geesche en paraisse véritablement affectée, sans que personne ne songe à imaginer semblable diablerie. Et cela donne quelques numéros plus féroces et plus drôles les uns que les autres : l’amant refusant les avances de sa belle parce qu’on est en plein jour ; la mère – Nathalie Royer à contre-emploi – se plaignant de l’immoralité de sa fille et agitant l’anathème ; les enfants (en coulisses) caquetant à s’éclater les poumons sur l’air de Frère Jacques ; le père – extraordinaire Renaud Béchet – au bord de la crise de nerfs devant le refus d’obéissance de sa fille ; la diseuse de didascalies, au déhanché suggestif quand elle se mue en Christ sur la croix… Et toujours Barbara Jung, dont la prestation dans le rôle de Geesche montre l’ampleur de l’éventail de jeu : elle passe de la femme épuisée à l’amante dévorante sans transition, complètement allumée et avec cependant une grande sobriété d’interprétation. Jusqu’à Gwenaël Morin qui, perché en haut d’une échelle, intervient dans la petite maison de papier construite avec des bouts de bois et des bouts de ficelle pour donner ses consignes.
Tout cela est drôlissime et profondément jubilatoire à tous les étages. Parce qu’il n’est pas courant de pouvoir rire autant et sans arrière-pensée des malheurs du pauvre monde, parce que la mécanique est parfaitement huilée, parce que Gwenaël Morin se moque des codes du théâtre, parce que ses comédiens sont décidément virtuoses, et surtout complètement engagés, donnant du coffre et des tripes, parce que ce type de théâtre est évidemment généreux et partageur. Vivement la suite… ¶
Trina Mounier
Les Trois Coups
Liberté à Brême, de Rainer Werner Fassbinder
Deuxième des quatre pièces majeures du répertoire de Rainer Werner Fassbinder montées en quarante jours (chaque pièce est jouée successivement les dix premiers jours de chaque mois de septembre à décembre) par Gwenaël Morin / Antiteatre
Avec : Renaud Béchet, Julian Eggerickx, Pierre Germain, Barbara Jung, Alexandre Michel, Ulysse Pujo, Elsa Rooke, Nathalie Royer, Brahim Tefka
Théâtre du Point-du-Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon
Réservations : 04 78 15 01 80
Du 1er au 10 octobre 2012 à 20 heures
Durée : 1 h 30
Pass Antiteatre : 20 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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