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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 17:48

« Ne pose pas de bombes, écris des pièces »

 

Dernier spectacle en lice pour le prix des Jeunes Metteurs en scène du Théâtre 13. Cette édition se clôt sur un électrochoc avec la subversive « Liberté à Brême » de Fassbinder. Audacieux, Mathias Moritz donne à cette « tragédie bourgeoise » des airs de fin du monde, dont le violent amoralisme fait frémir.

 

prix-theatre-13-2010Dans une ville, alors que le jour vient de mourir en couches, une longue nuit s’installe. Brême. Plus qu’une cité, un non-lieu, habité des seuls cris et gémissements de ses habitants. Des spectres, qui hurlent sans trop y croire, par habitude, par conformisme. Ce sont aussi des pantins qui rient, ou qui grincent, sans raison apparente, comme si les rouages des mécanismes qui les régissent manquaient un peu d’huile. Ou, simplement, de vie. Dans la ville-fantôme, quelques existences s’agitent encore, dans un frétillement désespéré. Alors, liberté à Brême ?…

 

L’ambiance sinistre qui règne sur scène est bien loin de la solennité du Congrès de Vienne qui se déroule au même moment. En juin 1815. C’est la fin d’un empereur, la redéfinition des contours de l’Europe, mais c’est aussi une débauche de fêtes, une des dernières heures de gloire de l’aristocratie du xviiie siècle. Une parade officielle où la représentation de drames bourgeois avait sa place, parfaits contraires de la « tragédie bourgeoise » de Fassbinder. Dans celle-ci, nul tableau de société, nul éloge stéréotypé : un parfum de désagrégation règne, tenace, sur des personnes qui n’ont plus grand chose d’humain. Et qui font tristement écho à la désillusion des années 1970, sans doute aussi à quelque chose de plus universel, qui nous concerne encore aujourd’hui.

 

À Vienne, l’aristocratie se mourait sans le savoir. Mais c’est à Brême que nous sommes, où de pauvres hères périssent au vu et au su de tous. À l’origine : un fait divers sordide. Mme Gottfried empoisonne quinze de ses proches, en toute impunité, pour ne finir décapitée qu’à la fin de sa vie. Fassbinder fait de cette femme fatale, Geesche, son héroïne, dont l’inquiétante figure d’outre-tombe est parfaitement rendue par Marie Bruckmann. Sa gestuelle mécanique, sa diction souvent trébuchante, hésitante – à croire que sa voix était restée enfermée en elle pendant trop longtemps –, en font une sorte de chef d’orchestre transformé en zombie. Prise dans la ronde létale qu’elle a initiée, sa volonté de libération d’un carcan trop rigide se retourne contre elle. Pour n’en faire qu’une poupée de chiffon, une joueuse victime de ses propres fantasmes, une ballerine de danse macabre.

 

Les êtres qui s’agitent aux côtés de la sombre Geesche, qui passent insensiblement de la vie à la mort, sont incarnés par un groupe d’acteurs au jeu homogène, glaçant par la banalisation du mal qu’il exprime. Essentiellement masculine, la troupe hurle, frappe, viole comme elle respire. Dans un répétitif morbide. Les agonies elles-mêmes se succèdent sans dramatisation, ne faisant que confirmer une mort bien plus ancienne, un néant immémorial. Un vide moral, où ne subsistent plus que les symboles des valeurs passées. Trop visibles pour être réels, ces signes envahissent la scène, saturent l’espace visuel. À droite, la présence d’une croix en bois massif est remise en avant après chaque meurtre, sortant de l’ombre à l’occasion de prières extatiques. Face à la croix, un urinoir, lieu trivial par excellence, fait un pied de nez à la religiosité exacerbée, mais non moins superficielle des personnages.

 

Et entre l’urinoir et la croix, on l’aura compris : pas de liberté, ni de rédemption. Les scènes ne sortent de l’ombre que par des flashs de plus en plus brefs, qui se succèdent en un fondu enchaîné oppressif, horrifique. L’image, maîtrisée à la perfection, saisit autant que le texte psalmodié par le cortège de morts-vivants. Car, faute d’exister, les protagonistes apparaissent comme conservés au formol. À ce titre, les parents de Geesche, tenants d’une morale autant rigide que révolue, sont de pures images, des clowns pathétiques dont on ne voit même pas le visage. Parce qu’ils n’en ont plus : le masque est leur nature, la représentation leur seule réalité.

 

Le théâtre est alors peut-être le seul espoir de cette apocalypse. « Ne pose pas de bombes, écris des pièces » : maigre conclusion à laquelle le spectateur, perdu par l’absence de toute morale, peine à se raccrocher. Éberlué, il semble contaminé par l’ambiance lugubre. La splendeur hallucinatoire de l’univers de Fassbinder a agi. Magnifiquement. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Liberté à Brême, de Rainer Werner Fassbinder

Dans le cadre du prix des Jeunes Metteurs en scène au Théâtre 13

Mise en scène : Mathias Moritz

Avec : Céline Bertin, Jacques Bruckman, Marie Bruckman, Debora Cherrière, Antoine Descanvelle, Guillaume Luquet, Walter Ponzo et Vincent Portal

Traduction : Philippe Ivernel

Création sonore : Michael Schaller

Scénographie-costumes : Arnaud Verley

Lumières : Bertrand Llorca

Production : Dinoponera, Howl Factory et la ville de Strasbourg

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

www.theatre13.com

Réservations : 01 45 88 62 22

Mardi 29 juin 2010 et mercredi 30 juin 2010 à 20 h 30

15 € | 11 €

Pass 5 spectacles : 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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