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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 23:23

Qu’Avignon cultive la fête !

Il est difficile d’imaginer le tout jeune Molière et sa troupe se produire au milieu d’un chaos de musiques, jeux, danses, divertissements et curiosités en tout genre. Et pourtant, le théâtre était alors un des attributs de la fête et se fondait en elle *. Le carnaval, merveilleuse célébration de la chair abolissant les règles, était fêté par le théâtre : le duel des sieurs Carnaval et Carême. Le spectacle se déroulait au beau milieu des convives vers l’issue l’inévitable de la victoire du sieur Carême à la longue face et de son cortège de privations, parmi lesquelles figuraient en première ligne celle de la scène.

Il nous faut faire un effort pour se rappeler cela, notre monde contemporain ayant capturé le théâtre dans la bienséance et le sérieux. Bien assis en rangs d’oignons, les spectateurs avalent sagement l’espace scénique et ce qui s’y déroule avec la mine convenue. L’approche d’un festival comme celui d’Avignon nous ramène à la jubilation toute charnelle du théâtre, à sa joie, à ses éclats de rire impolis, à sa subversion toute pétrie de vitalité. Et c’est donc avec beaucoup de plaisir que nous avons pris connaissance de l’effort fait par le Festival d’accueillir un jeune public, car l’enfance est ce temps de carnaval où l’autorité du sieur Carême ne cesse de les préparer à la reddition. Gageons que la manducation novarinienne, la finesse de Gustave Akakpo et l’intelligente cruauté d’Olivier Py sauront mettre des grains dans les rouages de la machine à fabriquer des tièdes.

Lise Facchin


* Voir la truculente biographie de Georges Poisson : Tel était Molière, chez Actes Sud dans la collection « Apprendre ».


Diable ! Quel conte merveilleux !

Olivier Py met tout le talent qu’on lui connaît au service des enfants. Il nous livre un joli conte porté par une qualité littéraire hors du commun. Une œuvre à lire, à voir… qu’importe !

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« la Jeune Fille, le Diable et le Moulin » | © Yannick Calvez

Un pauvre meunier rencontre le Diable qui lui propose la richesse contre ce qui se trouve derrière son moulin. Sans le savoir, l’homme vend ainsi sa fille au Malin. Celle-ci lui échappe et quitte le foyer familial. Abandonnée de tous, elle rencontre un prince (qui l’épouse bien entendu), mais ses malheurs ne sont point terminés… Olivier Py adapte (1) ici un très beau conte en seize scènes qui nous fait voyager du cœur de la forêt à des champs de bataille, de palais princier en sinistre bicoque.

L’un des grands mérites de ce texte est de n’avoir pas sacrifié le genre à la modernité, ou du moins à l’idée que l’on s’en fait. Il est de mise aujourd’hui, quand on s’attaque aux contes, de transformer les princesses en guerrières, l’intervention divine en hasard, cela étant considéré comme plus adapté à nos mœurs.

Humilité

Olivier Py, quant à lui, a l’humilité de se conformer à l’esprit du conte qu’il adapte, et ne pense pas qu’il a mieux à dire que les frères Grimm. Il en respecte le talent narratif et n’oublie rien de ce qui plaît tant aux bambins : jeune fille pauvre et malheureuse soumise à un destin terrible qui n’en est pas moins heureux, le drame des parents décevants, voire cruels (le père coupe lui-même les mains de sa fille), du merveilleux (l’Ange), des méchants très méchants (le Diable), de l’amour, etc. Bref, des ingrédients que l’on trouve chez le Petit Poucet, le Petit Chaperon rouge et tous les autres, dont on a pu oublier le piquant dans les versions affadies de Disney, mais qui continuent à être plébiscités plusieurs siècles après leur création. Entre catharsis et éveil aux horreurs du monde, le texte d’Olivier Py tient son rôle pédagogique (2) en satisfaisant la demande narrative de son public.

La modernité de l’auteur tient dans la traduction qu’il nous offre de l’œuvre originale, remettant par exemple Dieu à la place qu’ils lui avaient assignée : la Princesse doit son salut à sa foi inébranlable alors que le conte d’origine ne fait que le suggérer (de manière limpide pour le lecteur du xixe siècle). Et, ce faisant, Olivier Py fait de la Princesse, le Diable et le Moulin une œuvre bien plus intéressante que la Jeune Fille sans mains.

Une œuvre d’une intelligence exceptionnelle

En effet, l’auteur ne confond pas adaptation à un public d’enfants et simplicité intellectuelle. Olivier Py a su transposer les questionnements ontologiques de son théâtre « adulte » pour les enfants et n’a pas oublié que, fut un temps, on enseignait la philosophie aux enfants. Par exemple, lorsque le père se dit aussi pauvre et malheureux qu’une pierre et qu’être riche le rendrait heureux, le Diable lui rétorque : « L’argent ne consolerait pas cette pierre ». Terrible réponse, dont nous laissons à chacun le loisir de songer.

Le texte est émaillé de ces traits de génie, qui, en une phrase, nourrissent autant l’enfant que l’adulte dans leur réflexion sur la condition humaine. C’est aussi à cette capacité de s’adresser à tous que l’on reconnaît un grand texte pour enfant (3). Olivier Py a su ainsi magnifier un conte relativement mineur, en mettant son intelligence et son sens de la formule au service d’une verve narrative et d’une morale devenues « classiques ». On peut proprement dire qu’ici, Olivier Py a « enrichi » la tradition, bien étique par comparaison. Comme quoi, cela confirme bien qu’un diamant brut est bien plus beau une fois taillé par une main de maître. 

Cécile Cres / Yannick Calvez


(1) La Jeune fille sans mains, des frères Grimm.

(2) On a assez glosé sur le Petit Chaperon rouge et la pédophilie, ou la récurrence des ogres dans l’œuvre de Perrault faisant écho aux cas de cannibalisme constatés en période de famine au xviie siècle.

(3) Qui a connu les histoires ineptes qui n’en finissent plus avec sa progéniture (ou celle des autres) sait combien il est précieux de n’être pas plongé dans mort cérébrale de Dora l’Exploratrice…


La Jeune Fille, le Diable et le Moulin, d’Olivier Py

L’École des loisirs, coll. « Théâtre », Paris, 1995

I.S.B.N. : 978-2-211-03261-2

62 pages

6,60 €

www.ecoledesloisirs.fr

Au Festival d’Avignon du 23 au 27 juillet 2014,
chapelle des Pénitents‑Blancs

Pour en savoir plus :

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/jeune-diable-moulin-olivier/id10952277

http://www.festival-avignon.com/fr/


« Falstafe », ou l’enfance attardée
en l’homme

Cette pièce, l’une des premières de Valère Novarina, met en lumière les prémices de son travail sur l’origine – celle de la langue, comme celle que nous avons tous en commun : l’enfance.

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« Falstafe » | © Vincent Croguennec

En Shakespeare, Valère Novarina ne pouvait que chercher et trouver Falstaff. Ce ventru personnage, aimant mieux ripailler, vider flacons, trousser jupons que croiser le fer et régler ses dettes, était fait pour délier la plume de Novarina alors à l’aube de sa carrière d’écrivain-dramaturge. Fils du xvie siècle, Falstaff permet à Novarina un voyage vers les origines de notre langue, temps mémoriaux où l’on aimait tâter, palper, tripoter la matière verbale pour engendrer de nouveaux mots.

Si la transposition des vers shakespeariens semble légèrement paralyser Novarina dans les scènes composant la trame de fond de la pièce, la figure de Falstaff, comme celles de certains de ses acolytes, lui permettent au contraire de déployer son style tel qu’on le retrouvera avec joie dans ses œuvres plus tardives. Novarina extrait ainsi le personnage fétiche des deux pièces shakespeariennes où il apparaît (1) et l’arrache à sa langue originelle pour le replacer dans celle de Villon et de Rabelais. Il en fait sa deuxième pièce, Falstafe, parue en 1976. Qu’arrive-t-il si l’on réveille Falstaff et qu’on le fait parler dans une langue nouvelle ? Voici le type d’expérimentation à laquelle se livre Novarina. Dès la deuxième scène de la pièce, le prince Henri V vient ainsi réveiller Falstafe et lui demander ce qu’il y a dans son ventre : « Plusieurs sacs de mots », répond ce dernier, et d’ajouter : « Si le corps est mort, tirons-lui la langue pour qu’il vive ! » (2).

Voici la ronde des jurons…

Des entrailles, viscères et boyaux en grand nombre de Falstaff, Novarina tire de la chair à langage, du terreau où faire fleurir son style. Comme avec Gargantua, la formation de mots a trait à l’idée de manger pour parler comme on recrache une matière bien garnie : jurons fraîchement composés, listes et accumulations de toutes sortes, contrepèteries et autres jeux de mots sont liés à l’idée de faire bonne chair et de vivre en bon vivant. Novarina prend ainsi plaisir à faire enfler Falstaff, à le rendre encore plus gras et débauché qu’à l’origine pour faire de cet antihéros le personnage principal de sa pièce, et place les désordres politiques qui agitent Windsor à l’ascension de la maison des Lancastre au second plan.

Le grossier personnage prend forme au gré de ses accrochages avec le prince Henri V qui, avant de devenir roi, profite bien de sa compagnie. Celui-ci se laisse aller à la mauvaise vie sans jamais l’assumer, jusqu’à ce qu’il reprenne la couronne de son père le roi Henri IV et fasse enfermer son ancien camarade de débauche. Par contraste, Falstafe le fol, Falstafe le poltron qui fuira au combat et se fera passer pour un héros, est plus courageux dans sa détermination à vivre dans l’excès. En tout cas, Novarina trouve en lui la possibilité de jouer. Jouer non seulement avec la matière verbale, mais aussi avec des valeurs si rigides qu’elles s’opposent facilement à la vie et sa perpétuation. Ainsi Falstafe préfère-t-il « vivre en chien que mourir en lion » (3), comme il l’affirme lorsqu’on le force à prendre part au combat en dirigeant une équipe de soldats. Sur le terrain de bataille, il simulera l’héroïsme pour aller retrouver ses bouteilles au plus vite. C’est un homme qui aime jouer et jouir, et ne demande que ça.

Du plaisir de retourner en enfance.

Vieillard décati, Falstafe se vante d’être né comme il est, crâne dégarni, ventre rond, et persiste à travailler la juvénilité de son humeur. Sur fond de guerres au sein du royaume d’Angleterre, il se joue de tout, répond à toute réprimande par des jeux de mots, joue au trépassé pour garder la vie et reproche aux cadavres de simuler la mort. En désamorçant systématiquement toute prétention au sérieux, il nous apprend à ne pas se laisser avoir par l’austérité et ses multiples formes. C’est sa principale force, semblable à celle des enfants que la mort n’atteint pas, si ce n’est dans l’idée de pouvoir la remettre à plus tard. Mais il n’est pas sans cruauté : désigné pour former une équipe de soldats, il regroupe un ramassis d’incapables, chair à canon dont il est rapidement débarrassé avant de devoir lui-même sauver sa peau par les moyens les plus suspects. Aucune valeur un tant soit peu morale ne semble le concerner et sa tirade contre l’honneur est des plus convaincantes, car il n’est rien pour lui qui soit meilleur que la vie.

Ce personnage saugrenu, dont la faconde adopte les couleurs du style novarinien, comporte une part de complexité qui ne peut laisser indifférent. Est-il capable de plaire aux enfants parce qu’il leur ressemble ? En tout cas, il est certain que son impertinence prête à rire et son anticonformisme à réfléchir, quand le ludisme de son langage invite à rêver. 

Florence Verney / Vincent Croguennec


(1) Il s’agit des deux parties d’Henri IV, écrites en 1596 et 1598.

(2) Falstafe, de Valère Novarina,P.O.L éditeur, mars 2008, p. 15.

(3) Ibidem, p. 161.


Falstafe, de Valère Novarina

P.O.L éditeur, mars 2008, 208 pages

16,25 €

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-84682-258-9

http://www.novarina.com/index.php


À chacun sa part d’ombre

Mamadou, petit garçon de 8 ans, est nouveau dans l’école. Et parce qu’il a la peau noire, on le somme de parler de son pays… Avec ce texte poétique, Gustave Akakpo invite à explorer d’une part la frontière entre curiosité et racisme, d’autre part la notion d’amitié.

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« Même les chevaliers tombent dans l’oubli » | © François Pham

Il est question de la peau, ce premier vêtement. Celui qui s’expose au jugement de l’autre. Celui que l’on ne choisit pas. Mamadou est le centre d’attention des enfants de l’école depuis qu’il est arrivé… du 93. George, malgré sa peau blanche rêve, elle, de parler de cette terre aride qu’elle aime tant. Elle se confie à l’Ombre, figure mystérieuse et amicale, et lui montre comment elle peut changer de peau pour en revêtir une autre, sombre, qu’elle voudrait sienne.

L’auteur aborde la notion d’altérité au sein d’une cour d’école, où les enfants, groupe indissociable, harcèle de questions ce nouveau venu qui ne demande qu’à s’intégrer. D’où naît le racisme ? La peur, qui transforme différentes personnalités en une seule voix agressive et sourde, mais aussi l’arrivée de l’étranger qui attise la curiosité et, par son silence, devient très vite une menace à l’équilibre de cette petite communauté.

La douloureuse question de l’apparence physique est également au cœur de la pièce. Les enfants sont intrigués et curieux de Mamadou. Ils veulent jouer. Pour entrer en contact, ils l’assomment de questions sur ses origines. Avec pudeur, naïveté et intelligence, il finira par leur répondre : « Je viens, comme vous autres, du ventre de ma mère, voilà. » (1). Désarmante et simple vérité. Alors, le groupe renchérit et propose maladroitement un jeu cruel : « Enlève ton jean et fais le guerrier nu avec la lance et le bouclier ! […] Regarde, là, une voiture arrive et tu en as le souffle coupé, parce que chez toi, il n’y a pas de voitures… » (2). À travers la figure de l’enfance, Gustave Akakpo évite de tomber dans la facilité et interroge le jugement que l’on peut avoir face à quelqu’un qui, a priori, est différent. Il fait une place également à la peur et aux mécanismes de défense que l’on met en place pour s’en protéger.

« S’il le veut, nous, on arrête de l’embêter, je te jure, sur la vie de ma mère ! Il suffit qu’il nous réponde, qu’il raconte. Sa parole peut le sauver. Mais veut-il être sauvé ? » (3). Le langage des enfants, très actuel, s’enfonce parfois dans des réflexions mûres et lourdes de sens. Akakpo, au travers de ces jeunes discours, crée une double écoute : le lecteur adulte confortablement installé dans un univers enfantin reçoit alors sans y être préparé des pistes de réflexion plus complexes et sensibles. L’auteur joue aussi avec nous et éveille ainsi notre acuité.

Il est, de ce fait, un peu décevant de lire ces scènes chorales sans ponctuation dans lesquelles les enfants s’expriment à la manière de comptine : « Un pou à lunettes C’est pas très net Des cochons de lune T’as la berlue Des rouges de terre Ça n’existe guère Une planète en chocolat Ça n’existe pas » (3). Même si cette pièce est à destination d’un jeune public, la finesse et l’accessibilité des scènes dialoguées est telle qu’il n’est pas nécessaire d’user d’un pareil stratagème.

L’expérience de l’amitié

George est la seule de l’école à respecter le silence de Mamadou. Elle adopte un prénom de garçon et se sent noire. Akakpo invite à suivre ce personnage fort, fil rouge de l’histoire, sans creuser la question des interrogations identitaires de cette singulière petite fille. À son propos, il semble nous lancer, à la manière des enfants face à Mamadou : « Et vous, de but en blanc, qu’en pensez-vous ? ».

L’écriture flirte également avec le fantastique en rencontrant l’Ombre, figure poétique, qui va accompagner ces deux enfants solitaires pour apprivoiser leurs peurs : « […] si tu fais confiance à tes yeux, tu verras qu’ils s’habituent à l’obscurité et peu à peu découvrent tout ce qui t’était invisible. C’est un nouveau monde qui s’ouvre alors à toi. » (4). Cette ombre symbolise efficacement cette part sombre en chacun, ces moments fugaces de trouble auxquels il est si difficile de se confronter. Par peur, encore.

Ce texte, important, sensible, qui pose des questions, appelle la mise en scène, les voix, les corps afin de prendre pleinement la mesure du langage et de l’échange entre les protagonistes. Gustave Akakpo livre ici un nouveau regard sur les hommes et leurs faiblesses face à l’étranger. Ainsi, il met en lumière le fait que l’agresseur est potentiellement l’agressé et vice versa par le prisme de l’échange. Comprendre que le racisme peut naître de la curiosité non satisfaite est un pas vers une autre appréhension de la sensibilité de chacun. 

Loup de Croatie / François Pham


(1) Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, p. 6.

(2) Ibidem, p. 8.

(3) Ibidem, p. 11.

(4) Ibidem, p. 28.

(5) Ibidem, p. 39.


Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo

Actes Sud-Papiers, coll. Heyoka jeunesse, illustrations de Bruce Clarke, 57 pages, 12 €

www.actes-sud-junior.fr

Au Festival d’Avignon 2014 du 14 au 20 juillet,
chapelle des Pénitents‑Blancs

Pour en savoir plus :

http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3590

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/chevaliers-tombent-matthieu/id10764399

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