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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 13:40

La mère au théâtre : la terrible force
du tragique

Les mères sont dans le théâtre depuis toujours. Elles semblent porter en elles les trames sur lesquelles se tisse la tragédie, la matrice de la dramaturgie, personnifiant les destins en route comme les souffrances indissociables de l’amour porté sans conditions. Le prisme des personnages-mères est large. Aussi large que le permettent les ressources du théâtre. Les quatre pièces discutées dans cette livraison s’attaquent à certaines des figures les plus fortes : la mère criminelle, folle d’amour ; la mère-fantasme, poursuivie par une adolescente en fugue ; la mère-poison, recrachée enduite de fiel par sa fille au même destin fêlé ; et enfin, la mère en perdition, mère inversée, devenue fille de son fils. Quatre modèles de mère, vivant à travers les mots de leurs enfants ou leur donnant vie, une seconde fois, dans les douleurs de la parole.

Lise Facchin


Médée se livre mais ne se rend pas

Dans « Médée, poème enragé », monologue pensé comme un oratorio, Jean‑René Lemoine donne la parole à la grande héroïne tragique. Un poème incandescent, beau et cruel.

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« Médée, poème enragé » | © François Pham

« Je sors du palais. Je marche dans la ville. La pureté du crime. Un cri. Je suis vengée. » Et voilà Médée qui renaît de ses cendres. Encore une fois, donc. Après Corneille, Anouilh, Heiner Müller et tant d’autres, c’est la plume de l’auteur et metteur en scène haïtien Jean‑René Lemoine qui convoque, cette fois, le mythe de l’infanticide amoureuse.

Dans ce texte paru en décembre dernier aux Solitaires intempestifs, l’auteur d’Erzuli Dahomey et de l’Adoration nous livre une réécriture frontale, à la fois fulgurante, lyrique, libre et brûlante du mythe de Médée. Un monologue vénéneux qui sera porté pour la première fois sur les planches en mars, à la M.C.93 de Bobigny, dans ce que l’auteur a imaginé comme « un opéra parlé pour un récitant accompagné d’un musicien ». On peut d’ores et déjà affirmer que ce texte, flamboyant, est à la hauteur du parti pris scénique.

Apatride barbare

En une quarantaine de pages électrisées par l’urgence, Médée, poème enragé s’offre à lire comme un chant d’amour, de fureur et de mort. Ici, c’est Médée, en personne, qui se raconte. « J’avance fragile sur les tessons de mon passé. La pureté, la perfection du crime. Tous mes souvenirs sont atroces. » De cette voix d’outre-monde, Médée, la magicienne, sensuelle et provocante, déroule son récit. L’histoire est connue. C’est celle d’une fille de roi tombée folle amoureuse d’un inconnu – Jason –, le fier guerrier, le héros grec aux mille faits d’armes. « Tu es venu de loin, de l’autre côté de la mer, sur le navire Argo, chercher la Toison d’or. » Pour cet amour fou, elle ne reculera devant rien. Trahir sa famille, abandonner sa terre natale, dépecer, tuer, se faire fratricide, régicide… apatride barbare. « Nous avons erré de ville en ville. J’ai accouché dans des hôtels. Fait, défait, refait des valises. Allaité mes enfants sur le bord des routes. Contemplé cent couchers de soleil. » Du zénith jusqu’au déclin. On connaît la suite : la trahison de Jason répudiant Médée. La vengeance sourde d’une femme meurtrie devenue meurtrière désespérée. Infanticide. Offerte aux supplices. « Je vous le dis, que d’innocence, que d’innocence dans ce naufrage ! Qu’ai-je fait d’autre qu’aimer celui qui ne m’a pas aimée ? »

À travers l’épaisseur du mythe et son pouvoir de résilience se dessine la figure de celle qui, mise à nue, dépouillée, souillée, vidée de son amour, bannie, refuse de courber l’échine face à la fatalité. Dans les grandes lignes, l’auteur est resté fidèle à l’intrigue « classique » de Médée. Il plonge ici dans la part grecque, euripidienne du mythe, pour mieux dire l’amour sans morale et sans bornes, le vertige du désir, le sacrifice absolu, la violence de l’exil, la blessure de la trahison, la cruauté désespérée.

« Maman est avec vous »

Modelé dans une langue furieuse, Médée, poème enragé arrime sur les rivages noirs de la Grèce antique la violence solaire du tragique. Mais dans les flux et reflux de l’écriture, les références mythologiques à la Toison d’or ou au royaume de Colchide laissent apparaître ici et là des sédiments inattendus. « Beauty-case », « baie vitrée », et « chauffeurs de berline » se mêlent aux « glaives », aux « Argonautes » et aux « enfants en armure ». Ici, tel un chœur antique, les paroles de la chanson Nights in white satin. Là, Médée en détresse qui invoque tour à tour Desdémone (1), Iseult (2) et Brunhilde (3), comme pour sceller une communauté de destins avec les grandes héroïnes maudites de la littérature.

Chez Jean-René Lemoine, le mélange des genres ne tombe pas à plat. C’est une façon de réaffirmer l’essence même du mythe : récit en perpétuel réécriture qui se nourrit des apports et des transmissions successives, pour mieux dire l’innommable, figurer l’insoutenable. Et voilà Médée qui, portée par une narration fulgurante et la puissance évocatrice des images, renaît effectivement de ses cendres : « Mes fils jouent dans la piscine, sous le ciel rouge. Je me déshabille. J’entre dans l’eau, j’enlève leurs brassards. Je dis – n’ayez pas peur, maman est avec vous, maman est avec vous. Pour toujours… ». Monstre humain, trop humain. 

Par Manuel Vicuña / François Pham


(1) Personnage d’Othello, ou le Maure de Venise, de William Shakespeare.

(2) Amante légendaire du roman courtois, dont Richard Wagner tirera son opéra Tristan und Isolde.

(3) Walkyrie des sagas nordiques, qu’on retrouve dans l’opéra wagnérien Der ring des Nibelungen.


Médée, poème enragé, suivi d’Atlantides, de Jean-René Lemoine

Les Solitaires intempestifs, coll. « Bleue », décembre 2013

80 pages

10 €

I.S.B.N. : 978-2-84681-386-0

http://www.solitairesintempestifs.com/livres/495-medee-poeme-enrage-suivi-de-atlantides-9782846813860.html

Autour de l’ouvrage :

Sur scène à la M.C.93 du 3 au 23 mars 2014 à 20 h 30, mardi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche mercredi, jeudi

M.C.93 • 9, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Rencontre et dédicace le 16 mars 2014 après la représentation.


Que diable allait-elle faire
dans ce Far West ?

Avec « Je suis / Tu es / Calamity Jane », Nadia Xerri‑L. se fend d’une décevante variation western sur le thème des filiations réelles et fantasmées.

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« Je suis / Tu es / Calamity Jane » | © Samuel Landat

Les enfants aiment se déguiser. Les jeunes auteurs aussi. La panoplie préférée de Nadia Xerri-L. est celle de cow-boy. Qu’elle mette en scène des V.R.P. dans une ville de province (1) ou une adolescente fugueuse, le Stetson et le revolver sont de rigueur. Le costume de scène est essentiel au théâtre et séduit quand il se fait parure ou masque à cacher-révéler. Mais il arrive aussi qu’il fasse déguisement en toc. Comme ici, dans cette très courte pièce évoquant une jeune fille en fuite du domicile parental et guettant sur une improbable route américaine son héroïne, Calamity Jane, avec le projet de s’en faire adopter. Seulement voilà : Calamity n’est pas celle que la gamine a idéalisée. « Je ne suis pas venue ici à vous avoir cherchée partout pour me taper une vieille », rage l’ado en crise. Beau sujet, mais pourquoi donc le Wild West plutôt que Clichy-sous-Bois ou Vénissieux ? C’est souvent le défaut des débutants d’avancer masqués de peur de s’exprimer à visage découvert. Un auteur progresse quand il comprend que c’est justement sa personnalité mise à nu qui est unique, donc irremplaçable. Tombez le Stetson, madame Xerri-L. et parlez-nous de Nadia !

Gros mots, idées minces

Ah, et puis les gros mots ! Quinze pages de texte exactement : neuf « putain », six « merde », des « ta gueule », des « bordel » et des « chier » jusqu’à la surdose. Autre forme de déguisement ou cache-misère ? La romancière Fred Vargas a certes raison qui « tient la grossièreté pour un art de vivre » et qui considère que « le langage de charretier, porté jusqu’à l’incandescence, [a] quelque chose d’admirable » (2). Mais il faut être une orfèvre du mot comme Vargas pour s’autoriser à mettre quelques grammes d’ordure dans le trébuchet de ses polars. Au théâtre, un gros mot compte triple, car il résonne, pète et tempête. Quand on fait dans le grossier, il faut savoir pourquoi. Sinon ce n’est qu’une facilité de langage qui ouvre la voie au prêt-à-penser, voire aux idées franchement creuses. On rétorquera que l’évocation du conflit des générations, a fortiori dans un western, requiert le passage par la case « gros mots ». Mais de grossièreté en grossièreté, on finit par éluder le sujet au lieu de le traiter et faire passer pour perles rares ce qui n’est que platitude affligeante. La réplique de Calamity : « Pour être une mère qui dérape pas, faut être bien », est un modèle du genre.

Quelques belles intuitions sur la filiation réelle et rêvée

Bien agaçant tout cela, car on trouve sous la plume de Nadia Xerri-L. quelques jolies formules, comme les aveux de Calamity Jane sur la réalité de sa vie, dénaturée par le maquillage de la légende : « Je déteste ma pauvreté : un jour je mange du poulet, un autre, j’ai plus que les plumes ! » ou « Oui, c’est vrai j’ai menti. J’ai tricoté ma vie ». La mère rêvée devient une aventurière ratée. On sent poindre çà et là quelques intuitions justes sur l’adolescence qui se voudrait « vierge de parents ». Il y a même une très belle tirade inaugurale de la jeune fille, racontant comment un matin, au réveil, à l’âge de 6 ans, elle a soudain vu, avec un regard de grande, l’insoutenable mocheté de la maison familiale. Aux yeux de l’adolescent, ses parents sont par définition les pires du monde. Et si ses parents rêvés étaient pires encore ? On aimerait aller un peu plus loin du côté du pire, sur la route de Deadwood où l’auteur a choisi de faire errer son héroïne. Elle a un goût d’inachevé, cette pièce qui aurait gagné à laisser tomber le masque d’un western de bazar, pour gratter les plaies bien réelles du mal-être de la puberté. 

Par Élisabeth Hennebert / Samuel Landat


(1) Dans la nuit de Belfort, in Dans la nuit de Belfort, suivi de Je suis / Tu es / Calamity Jane, de Nadia Xerri-L., Actes Sud-Papiers, 2013, p. 6‑63.

(2) L’Homme à l’envers, de Fred Vargas, Viviane Hamy, 1999.


Dans la nuit de Belfort, suivi de Je suis / Tu es / Calamity Jane, de Nadia Xerri-L.

Actes Sud-Papiers, I.S.B.N. 978-2-330-02387-4, 2013, 83 pages, 16 euros

ASPTHEATRE RED

Association de la Grande-Petite, dite Cie Nadia Xerri–L. : www.nxl.fr/

Prochaine programmation : www.lebateaufeu.com, Dunkerque

Voir aussi « Je suis / Tu es / Calamity Jane », texte et mise en scène de Nadia Xerri-L. (critique), L’Aire libre à Rennes.


Quand l’écriture-thérapie nous fait mourir
d’ennui…

Dans un texte faussement poétique, Angélica Liddell nous fait visiter le pays enchanté des tartes à la crème du théâtre contemporain en compagnie d’une dépressive onaniste.

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« Tout le ciel au-dessus de la terre (le Syndrome de Wendy) »

© Vincent Croguennec

Dès les premières pages, nous sommes prévenus, ce sera « contemporain » : à intervalles réguliers revient un même passage de la Fièvre dans le sang d’Elia Kazan (1), coupé plus ou moins court, où l’institutrice interroge Nathalie Wood sur un extrait de Wordsworth (2). Ces répétitions rythment les scènes où la Wendy du titre, celle de Peter Pan, dialogue avec Peter et erre à Shanghai, traumatisée par la tuerie d’Utoya (3). Le texte aborde la question de la maternité et du rapport à l’autre mêlé d’Eros et de Thanatos… Amateurs de « l’avant-gardisme » du Festival d’automne, vous trouverez peut-être ici votre bonheur ; pour les autres, ce sera plus compliqué…

Dans ces pages, l’accumulation des clichés est consternante. On y clarifie d’abord bien lourdement l’ambiguïté mère-amante du rapport de Wendy à Peter Pan (« Peter : Je méprise toutes les mères sauf celles qui couchent avec moi. »), dans la pure tradition de l’art contemporain qui se plaît à se saisir des personnages de notre enfance pour en relever les plus sordides aspects… Ensuite vient le cachet « intello » avec l’éternelle référence au cinéma classique : le ressort Audrey Hepburn étant passé de mode après avoir été usé jusqu’à la corde, Nathalie Wood y fait figure de contrepartie dépressive… Enfin, et pour ne nous épargner aucun des clichés « arty », l’incontournable monologue de trente-quatre pages est pimenté de l’entracte « classique de la musique des années soixante », à haute teneur dramatique, en adéquation ténue avec le texte – quand Wendy explique comment sa mère l’a privée de la possibilité d’être heureuse, la chanson conduit au bagne (4)…

Quant aux efforts désespérés de choquer, ils sont atterrants. La tuerie d’Utoya, par exemple. Notre Wendy ne pense « ni à la douleur ni à l’horreur », non. Elle pense à tous ces jeunes gens et « imagine leurs sexes dans [sa] bouche » dans « d’éternelles fellations ». On ne vous épargnera ni les matelas reniflés ni les sexes mous d’adolescents… Qu’il s’agisse du degré zéro de la conscience politique et humaine du texte, ou des mots crus utilisés, nous y sommes rompus jusqu’à l’ennui le plus profond. Il ne reste que les catholiques intégristes pour s’en offusquer encore. Ces envolées nombrilisto-déviantes n’ont pour elles ni la nouveauté ni la plume. En effet, on croirait lire une jeune fille mal dans sa peau, qui, rentrant du bistrot à trois heures du matin, se confierait à son journal intime. Nous avons particulièrement apprécié ces deux morceaux de bravoure : « Aucun mot ne peut en finir avec la pluie, n’est-ce pas ? » et le superbe « Comment vais-je exister jusqu’à demain si je ne supporte même pas le poids des pétales ? ».

Si, à la rigueur, un propos un tant soit peu intéressant venait justifier notre présence dans ce purgatoire littéraire, nous pourrions nous dire que nous n’avons pas perdu notre journée. Hélas, nous ne sommes que les pauvres spectateurs d’une thérapie qui ne présente d’intérêt que pour les étudiants de première année en psychiatrie : Wendy n’aime pas son corps, elle le dégrade dans des pratiques sexuelles humiliantes, et en veut beaucoup à sa mère d’avoir été une folle dépressive avant elle. À partir du petit bout de son nombril, l’auteur tire des conclusions sur l’ensemble du genre humain, les mères en particulier. La charité, le don de soi, donner la vie n’ont d’autre motivation que de camoufler ses propres « saloperies » derrière « un supplément de dignité ». Alors, Wendy, pour sa part, « face à la maladie, face à la souffrance, il [lui] vient juste une terrible envie de [se] masturber, de jouir, toute seule », ce qui en soit n’est pas un problème. L’ennui, c’est justement que cette solitude n’est pas effective puisqu’elle nous invite à regarder… 

Par Cécile Cres / Vincent Croguennec


(1) La Fièvre dans le sang (Splendor in the Grass pour le titre original) d’Elia Kazan, réalisé en 1961, avec Nathalie Wood et Warren Beatty, qui narre le destin d’une jeune fille du Kansas, sombrant dans la folie suite à un amour tragique.

(2) « Ode : pressentiment d’immortalité » de William Wordsworth, publié pour la première fois en 1807 à Londres dans Poems, in Two Volumes, sous le titre « Ode : Intimations of Immortality From Recollection of Early Childhood ».

(3) Utoya est le nom de l’île norvégienne où a eu lieu l’attentat perpétré par Anders Behring Breivik le 22 juillet 2011 et où 77 militants politiques de gauche ont trouvé la mort durant l’université d’été de leur parti.

(4) The Animals, The House of the Rising Sun, 1964, chanson également connue chez nous pour sa reprise par Johnny Halliday : le Pénitencier.

Voir aussi « Tout le ciel au-dessus de la terre (le Syndrome de Wendy) », d’Angélica Liddell (critique), cour du lycée Saint-Joseph à Avignon.


Tout le ciel au-dessus de la terre (le Syndrome de Wendy), d’Angélica Liddell, traduit de l’espagnol par Christilla Vasserot

Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2013

I.S.B.N. : 978-2-84681-393-8

73 pages

13 €

http://www.solitairesintempestifs.com/livres/488-tout-le-ciel-au-dessus-de-la-terre-le-syndrome-de-wendy-9782846813938.html

www.angelicaliddell.com


Magie ? Ah non, non, y a pas !

« L’Empreinte de l’ours » est un conte dans lequel la magie n’opère pas même si l’on a été élevé aux Walt Disney. Dans ce sombre huis clos cousu de phrases faciles, les bons sentiments sont rois.

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« l’Empreinte de l’ours » | © Yannick Calvez

Jeanne a longtemps été violée par son professeur de piano lorsqu’elle était enfant. Aujourd’hui, elle se saoule, c’est son fils de 20 ans qui la borde, et c’est comme ça depuis un bail. Selon Isabelle de Toledo qui semble jeter aux orties la psychothérapie, un bon traumatisme, dix ans d’addiction et de solitude se règlent en quatre jours et trois étapes : repeindre son appartement puis revivre le traumatisme et, enfin, faire une bonne grasse mat’. Mais ce grand miracle ne serait pas possible sans l’intervention de Raoul, l’ours en peluche de son enfance, qui prend vie sous l’apparence d’un homme. À la lecture, on ne peut s’empêcher de ressentir le côté libidineux de cet homme dormant au creux des petits bras frêles d’une enfant de 5 ans… Ayant lui-même occulté les viols dont il a pourtant été le témoin, l’ours en peluche doudou des coups durs tombe sur des souvenirs cachés dans une boîte, et tout s’éclaire ! Comble de l’horreur, pour exorciser Jeanne de son mal, il va lui faire revivre physiquement son viol, après s’être à son tour saoulé au bistrot.

Tout le long de la pièce, Raoul et Antoine, le fils de Jeanne, n’auront de cesse de lui claironner qu’elle se regarde trop le nombril. Bon, il est vrai que la crise de Jeanne ressemble à s’y méprendre à une crise d’ado, ce dont elle conviendra elle-même. En bonne nombriliste, elle passe son temps à se plaindre, se pose en victime et fait le vide autour d’elle en jouant de la culpabilité. On pourrait être tenté de la plaindre : c’est une femme seule, son mari l’a quitté et son fils unique s’en va. Oui, mais voilà, comme toute bonne adolescente geignarde, personne ne lui donne la paire de gifles dont elle aurait grand besoin.

Comment comprendre par ailleurs les allusions à la sexualité d’Antoine ? Raoul évoque sans finesse la « période Barbie » durant laquelle Jeanne s’était fait tant de soucis pour son fils. Il est consternant que l’auteur n’ait pas su trouver d’autres moyens d’évoquer l’ambiguïté des goûts d’Antoine que ce lieu commun d’une triste actualité. Mais dans cette pièce, tout est bien qui finit bien : Jeanne guérit de son traumatisme et Antoine de ses penchants.

On l’aura compris, les ficelles de la pièce d’Isabelle de Toledo nous ont semblé quelque peu faciles. En bonne Cendrillon, Jeanne se noie dans ses problèmes, et puis flûte, elle a du travail en retard, elle doit rédiger – comme c’est original ! – un article sur la psychanalyse des contes de fées. Qu’elle regarde autour d’elle, tout y est : une situation malheureuse, une belle héroïne perdue persécutée par un gros méchant vaincu par le pouvoir de l’amour, et un animal qui parle. Tous les ingrédients sont là et, pourtant, on n’y croit pas. La magie ne prend pas. Et comment le pourrait-elle quand Raoul est capable de dire à propos de l’espèce humaine : « Ah oui, j’oubliais !!! Vous faites l’amour, rien que ça ! Nous, on se renifle le cul, on y va, et paf l’ourson ! ». 

Par Loup de Croatie / Yannick Calvez


L’Empreinte de l’ours, d’Isabelle de Toledo

Éditions Les Cygnes, 2012

84 pages

11 euros

www.lescygnes.fr

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