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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 23:15

Au théâtre, la mémoire est un corps

L’éternité, c’est la mémoire transmise. Ce n’est pas le culte des monuments ni le passé traumatique enfermé dans l’injonction du devoir de mémoire qui le nous clame, ce sont les mondes vécus incarnés dans les paroles des vivants. Paroles parfois transmises, parfois tues et emmurées dans les corps devenant réceptacles souffrants. Il ne s’agit pas d’affirmer une fois de plus le fossé entre ce que les spécialistes nomment la « petite » histoire et la « grande » histoire, mais, bien au contraire, de retoucher du doigt le lieu de leur naissance conjointe, l’expérience concrète d’une existence.

Le théâtre où le mot est avant tout parole, donc chair, permet peut-être mieux que tout art de percevoir cette union. Quand la mémoire n’est plus un livre d’histoire, ni un monument aux morts, mais un chemin parcouru. Le théâtre seul a le pouvoir de donner à la mémoire les corps dont elle a besoin pour se déployer et vivre à nouveau, puisque le théâtre est transmission autant qu’incarnation.

Reste que la clé de la mémoire, pour toute simple et acquise qu’elle semble être, peut parfois devenir insaisissable jusqu’à en faire perdre le sens, qu’il touche au commun – comme dans le cas du personnage de Guy dans la pièce de Madani, dont les souvenirs inavouables de la guerre d’Algérie sont des cahots sur le chemin de son lien avec son petit-fils – ou qu’il n’implique que l’intimité de l’existence – comme pour Madame Pimprenelle dont la mémoire s’efface à mesure que progresse la maladie. Quand la mémoire n’est ni lisible pour celui qui la porte, ni transmissible à celui qui le suit, comment créer du sens ? Le théâtre peut-il réparer la mémoire des hommes ?

Lise Facchin


Un sac à dos nommé mémoire

Ahmed Madani promène un môme des villes et son papy des champs sur le chemin du souvenir : l’inattendu est au tournant.

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« Je marche dans la nuit par un chemin mauvais »
© Samuel Landat

Le premier ne sait pas ce que signifie « convention d’obsèques » et le second ignore le sens de « Miel Pop’s ». D’emblée, on sent qu’on va s’amuser au spectacle de ce choc culturel, déclenché par un évènement tragi-comique bien de notre époque : Gus a envoyé son père à l’hôpital parce que celui-ci a jeté sa PS3 et son PC par la fenêtre. Le vaurien est condamné par sa mère à deux mois de travaux forcés chez son Papy Pierre… Staline et Mao avaient déjà compris les vertus du camp rural pour rééduquer la bourgeoisie urbaine. Fin cancre, Gus ne connaît ni l’un ni l’autre, ce qui ne l’empêche pas, avec le sens de la nuance propre à l’homme de 17 ans, de brailler au crime contre l’humanité et de traiter tout le monde de flic. À ses jérémiades, le grand-père oppose le très stalinien adage : « Tu débroussailles pas, alors tu manges pas ». C’est léger, drôle, parfois très drôle. On se demande au début pourquoi la pièce porte un titre si grave : Je marche dans la nuit par un chemin mauvais.

De l’art de dialoguer avec cent mots de vocabulaire

Comment faire bavarder deux personnages qui, l’un pour des raisons sociologiques, l’autre pour cause de choc hormonal, se méfient des mots ? Périlleux exercice pour un auteur. S’il se contente de transcrire telle quelle la pauvreté d’un langage, il obtient la platitude d’un copié-collé sans intérêt. Ahmed Madani réussit avec brio à saisir l’esprit du parler populaire ou du jargon ado sans être prisonnier du mot à mot. Les termes sont simples, parfois grossiers mais jamais vulgaires, car tricotés avec habileté. Tantôt par la répétition, tantôt par la syntaxe elliptique du personnage taiseux, l’auteur multiplie les ruses de la fausse nudité. Celle-ci est belle, en particulier dans les monologues des protagonistes qui nous dévoilent côte à côte leurs mouvements de conscience sans s’adresser la parole en direct puisque ces deux têtes de mule ont décidé de se faire la guerre du silence.

Puis, subtilement, par petites touches, par paragraphes, par blocs entiers, est convoqué sur scène le troisième personnage de la pièce, le passé. Comme si le mutisme de Gus et Pierre avait une explication commune : une mémoire saturée de souvenirs sombres et rien d’autre, pour en parler, que le langage fruste de ceux qui ont peu ou mal fréquenté l’école. Des émotions de pauvre avec des mots de pauvre. On croit entendre le boulanger de Pagnol à qui l’on demande s’il est cocu : « Ça, c’est un mot rigolo, un mot pour quelqu’un de riche… Moi, si c’était vrai, je ne serais pas cocu, je serais malheureux » (1). Il y a du Pagnol parfois, chez Madani.

Quand la mémoire chemine vers le pardon

Détestant les quatrièmes de couverture qui vous révèlent que l’assassin c’est le juge, je ne vous dirai pas ici quelle est la nature exacte de la « nuit » et du « chemin mauvais », portés dans leurs mémoires par Gus et Pierre. Le fin mot de cette histoire, c’est leur progressive libération à mesure qu’ils acceptent d’ouvrir davantage leur sac à dos trop lourd pour en révéler le contenu à l’autre. Que faire d’un passé dans lequel on n’a pas été un héros, mais une piètre chose ballottée au gré de sa propre trouille et de sa lâcheté ? « Bienvenue dans mon monde ! » lâcha un vétéran du débarquement de Normandie interviewé par l’équipe de promotion du film Il faut sauver le soldat Ryan. C’est qu’au détour de ces 163 minutes de broderie inutile sur un scénario inepte, Spielberg donnait à voir, à entendre et même à éprouver au creux de l’estomac des choses très vraies sur la peur, l’envie de vomir, l’errance hagarde des humains immergés dans la guerre. Quelque chose de plus fidèle aux souvenirs cent fois racontés par la plupart de nos parents que le Jour le plus long ou Paris brûle-t-il ? (2).

Pierre souhaite soudain à Gus la bienvenue dans son monde. Le grand-père n’est pas un héros. Ça tombe bien, ce n’est pas ce dont avait besoin son petit-fils. En revanche, ils découvrent que vider son sac de mauvaise mémoire est la condition pour ne plus ressasser dans la solitude « un passé qui ne passe pas » (3). Oublier n’est pas possible ? Soit. Alors, Pierre laisse libre cours au flot des souvenirs. Et l’incroyable se produit. Son aveu libère Gus de ses propres démons. Se pardonner à soi-même n’est possible que sous le regard affectueux de l’autre. Gus n’en attendait pas tant de son camp de vacances en immersion totale. Et nous ne pensions pas qu’en si peu de mots, si peu de temps, si peu d’espace, Ahmed Madani parviendrait à nous emmener si loin dans l’exploration des terres sauvages de la mémoire. Voici un voyage qui vaut la peine. 

Élisabeth Hennebert / Samuel Landat


(1) La Femme du boulanger de Marcel Pagnol, Presses Pocket, 1976, p. 116.

(2) La libération de 1944 est une victoire de héros dans le Jour le plus long (coréalisation, 1962) et Paris brûle-t-il ? (René Clément, 1966). Dans Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998), la libération est une bataille de pauvres types et une victoire à la Pyrrhus.

(3) Allusion à Vichy, un passé qui ne passe pas, d’Henry Rousso et Éric Conan, Fayard, 1994, dont les auteurs sont spécialistes des rapports entre histoire, mémoire et justice.


Je marche dans la nuit par un chemin mauvais, d’Ahmed Madani

Actes Sud-Papiers, I.S.B.N. 978-2-330-02691-2, 2014, 56 pages, 12 euros

ASPTHEATRE RED

Madani Compagnie : www.ahmedmadani.com

Actuellement au Théâtre de la Tempête à Paris jusqu’au 13 avril, à l’Opéra Théâtre de Saint‑Étienne les 17 et 18 avril et au Théâtre Eurydice de Plaisir les 29 et 30 avril


Le plat pays qui est le mien

Entre la Bulgarie de ses parents et celle qu’elle découvre, Élizabeth Mazef fait l’expérience de la double culture. Un récit autobiographique, qui joue sur l’anecdote, au risque de l’anecdotique.

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« Mémoire pleine » | © Vincent Croguennec 

« Il y a la patrie des parents, et celle où naissent les enfants. Il y a la patrie commune et la patrie imaginaire. » Entre les deux, comment trouver sa propre voie ? Dans Mémoire pleine, Élizabeth Mazef questionne ainsi ses racines. Fille d’exilés bulgares, la comédienne et dramaturge française livre ici un récit autobiographique habité par la quête d’identité. Qu’est-ce qu’avoir une double culture ? Comment se construire lorsque l’on ne se sent « ni vraiment française ni complètement bulgare » ? L’auteur nous emmène ici au plus près du souvenir, à la rencontre d’odeurs d’enfance, de visages aimés, de mots échangés et de vacances d’été passées sur la terre de ses parents. Un voyage intérieur et géographique qui emprunte les chemins de la mémoire et les routes de l’Europe de l’Est.

Au commencement, il y a la langue. Le souvenir d’une langue encore étrange et pourtant si familière. Des mots sucrés comme les caresses d’une mère, aigres-doux comme les réprimandes d’un père. Des mots venus de loin, comme ces parents, ayant fui leur Bulgarie natale pour s’installer dans une petite maison du sud de la France.

C’est là que, du haut de ses trois ans et demi, Élizabeth commence à découvrir, cet « ailleurs » qui est aussi le sien. D’abord, ce seront les colis envoyés du pays et emplis de pantoufles en fourrure, d’épices et de poterie. Puis, le défilé d’invités aux « coutumes bizarres » et à l’odeur de naphtaline. Ou encore la venue d’une grand-mère, sitôt débarquée sitôt adoptée par une petite fille friande d’histoires familiales et de tout ce qui touche de près ou de loin à ses racines… Mais déjà est venu le temps du voyage, des longs périples familiaux en DS break à la recherche de la Bulgarie de ses rêves. Le temps de l’euphorie des rencontres, du plaisir des expériences nouvelles, mais aussi celui des déconvenues et des rendez-vous manqués. Car l’ancien « plus fidèle satellite de l’Union soviétique » s’est mué en territoire du capitalisme sauvage, un pays en décrépitude, où les décors en toc et la méfiance des habitants ont remplacé le charme des villages et la convivialité familiale. Que reste-t-il de la Bulgarie de cocagne tant fantasmée : un mirage qui s’éloigne à chaque fois un peu plus ? Un territoire intérieur qui survit dans la mémoire de ceux qui, un jour, l’ont rêvé…

Il y a une humilité touchante chez Élizabeth Mazef dans cette recherche des petites choses qui façonnent les mythologies personnelles et fondent les trajectoires d’adultes… C’est une des réussites de ce récit d’apprentissage empreint de sincérité. Tout comme cette volonté de sonder le trouble de l’exil intérieur, et de dire à quel point il se transmet d’une génération à l’autre. Mais si la démarche est belle et sensible, il manque toutefois à Mémoire pleine une pleine écriture, capable de hisser le récit au-delà du témoignage.

Là où la mémoire travaille par allers et retours incessants, dialogue entre passé et présent, emprunte mille et un chemins inattendus, le récit d’Élizabeth Mazef, lui, reste sagement dans les clous d’une narration linéaire. Avec pour seule boussole, une succession d’instants vécus et d’anecdotes plus ou moins marquantes. Certaines sont drôles ou touchantes, d’autres beaucoup plus anodines. Mais, à l’instar des soirées-diapositives, l’empilement peut vite donner un sentiment de satiété. L’auteur est intarissable sur le lien qui l’attache à la terre des ancêtres. On la suit ici, pas à pas, à chaque séjour en Bulgarie. Par contre, sur le plus clair de son existence, en France, terre d’adoption de ses parents et pays natal de ses enfants, on ne saura rien. Rien de sa vie, en somme. Et voilà qui manque tout de même cruellement pour nourrir cette histoire de double culture et de quête d’identité.

Vers la fin du livre, lors d’un énième séjour en Bulgarie, Élizabeth Mazef évoque sa rencontre avec un traducteur *. Elle est friande de couleur locale, lui « fuit le folklore comme la peste ». Ils ne s’entendront pas. Si la question n’est pas posée, elle nous brûle les lèvres : qu’est-ce qu’un traducteur, si ce n’est celui qui, entre deux cultures, parvient à dépasser le piège des particularismes, pour inventer une nouvelles voix ? Voilà peut-être ce que l’écriture de Mémoire pleine ne parvient pas à traduire… « Chaque histoire est banale, mais toute histoire est singulière », peut-on lire ici sur le quatrième de couverture. Certes, mais si l’on n’y prend pas garde, l’inverse est tout aussi vrai. 

Manuel Vicuña / Vincent Croguennec


* Pélo Marinov, le traducteur de Valère Novarina.


Mémoire pleine, suivi de l’Artiste maudit, d’Élizabeth Mazef

Les Solitaires intempestifs, coll. « Fiction », 2011

96 pages

13 €

http://www.solitairesintempestifs.com/livres/406-memoire-pleine-suivi-de-lartiste-maudit-9782846813037.html


Un texte précieux, aussi joli
que réconfortant

Stanislas Cotton nous offre un texte aussi poétique que délicat sur la folie douce d’une « très très vieille dame » et la tendresse qui l’unit à son mari.

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« la Princesse, l’Ailleurs et les Sioux » | © Yannick Calvez

Monsieur Sigismond et Madame Pimprenelle sont tous deux « très très vieux » et s’aiment encore d’un amour tendre, malgré la détérioration de la santé mentale de Madame Pimprenelle, atteinte par la maladie d’Alzheimer. Nous suivons leur quotidien de petits vieux, fait de courses au marché, de repas, d’absences dans « l’Ailleurs » de madame, et d’apprentissage de la langue des Sioux Dakotas, parce que « les langues favorisent le bon fonctionnement de la tour de contrôle » (1).

Nous ne nous en cacherons pas : dès la page rituelle de présentation des personnages, nous avons été conquis. Ils y sont présentés, non sous l’habituel intitulé de « Personnages », mais sous un très poétique « Il y a », dans lequel on entend résonner les débuts d’un conte. On sent, dès lors, que l’on va nous raconter une histoire, une vraie, comme on n’en écrit plus assez. La note de l’auteur nous confirme dans cette impression. En effet, après avoir précisé sa source pour les éléments de sioux, il écrit : « Il y a donc certainement des erreurs. Que l’on me pardonne, le texte qui suit est une œuvre artistique, et l’utilisation de cette langue amérindienne est un artifice dramatique qui stimule l’imaginaire du lecteur et du spectateur ». Outre la rare humilité de reconnaître ses limites, l’auteur nous prouve qu’il écrit en premier lieu pour un public et qu’il nous invite à autre chose qu’une visite guidée de son nombril. Enfin !

Dès la première scène, Stanislas Cotton fait effectivement appel à notre imagination en n’oubliant pas de lui donner toute la nourriture nécessaire. Les mots suffisent à poser le décor et les personnages, qui sont convoqués sans être présents sur scène. Quand Monsieur Sigismond évoque qu’il fait son marché, par exemple, par le charme désuet des formules « À la bonne heure », « Mes compliments » ou « Le bonjour et salut », vous le voyez, ce vieux monsieur avec son panier ! Les noms des commerçants, tels que « Monsieur Tranchecuissot » ou « Madame Soupôlait », vous dépeignent l’étal de boucherie et la grosse dame des fruits et légumes avec tant de puissance évocatrice qu’il est inutile de les faire parler ou de les mettre sur scène.

Raconter la folie et la vieillesse avec délicatesse…

Stanislas Cotton évoque des sujets pourtant graves et sensibles, mais il a l’indéniable talent de le faire sans pathos, avec humour et tendresse. La réalité de la vieillesse est brossée en quelques phrases brillantes, telles que « Mes dents dorment dans un verre sur la table de nuit » (2). La pièce est émaillée de perles de ce type que nous tairons afin de ne pas en gâter la surprise.

La démence de Madame Pimprenelle est racontée dans ce qu’elle a de triste – son mari qu’elle ne reconnaît parfois plus – et ses manifestations devenues banales – après que sa femme crie, Monsieur Sigismond dit : « Au début Je bondissais / Holà Chérie j’accours / Maintenant Ouaïeyoyah me surprend / Mais je ne bouge plus » (3). Malgré cela, la folie peut aussi être la source de drôlerie et prétexte à la création, ce dont l’auteur ne nous prive pas : alors que Madame Pimprenelle se prend pour une princesse, elle s’exclame, face à des truffes en chocolat : « Mais c’est de la crotte de biquette fort puante / Toute racornie racrapotée » (4), les jette à terre, oublie qu’elle vient de le faire et constate que « Quelqu’un de fort mal élevé » (5) a « souillé » le sol de son palais.

Toute la subtilité de Stanislas Cotton se déploie également dans le touchant personnage de Monsieur Sigismond, ce très vieux fiancé qui attend patiemment que son aimée revienne de « l’Ailleurs », la regardant dormir amoureusement, et prenant soin d’elle dans ses moments de lucidité en tentant de lui faire apprendre le sioux. Tout ceci est beau, parce que ces personnes âgées s’aiment, font de mauvaise fortune bon cœur, et nous rappellent qu’il existe des vies qui n’ont de sens que parce qu’elles se partagent avec d’autres. Dans l’obsession individualiste de notre société, ce texte est plus que salutaire. 

Cécile Cres / Yannick Calvez


(1) la Princesse, l’Ailleurs et les Sioux, de Stanislas Cotton, p. 20.

(2) Idem, p. 11.

(3) Idem, p. 11. La ponctuation est faite par des retours à la ligne dans le texte.

(4) Idem, p. 13.

(5) Idem, p. 14.


La Princesse, l’Ailleurs et les Sioux, de Stanislas Cotton

Éditions Théâtrales, « Journées de Lyon des auteurs de théâtre », Montreuil, 2013, 41 pages

I.S.B.N. : 978-2-84260-639-8

11 €

www.editionstheatrales.fr

http://stanislascotton.blogspot.fr/

http://stanislas-cotton.eu


Quand le théâtre bouscule

« Une femme », la nouvelle pièce de Philippe Minyana, explore les liens familiaux et amicaux d’Élisabeth, à travers différents moments de sa vie. L’écriture puissante et efficace nous entraîne dans une plongée au cœur de la poésie des sentiments.

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« Une femme » | © François Pham

L’auteur confie que cette pièce l’effraie tant qu’il ne peut pas la relire parce qu’il y a « un endroit où il a creusé dans la tombe » (1). À la lecture, on comprend, tant le véritable personnage de cette pièce n’est autre que la mort – celle des corps, bien sûr, mais aussi celle des rapports humains. Découpé en neuf « vignettes » portant des titres comme « la Fièvre », « la Morve » ou « les Larmes », ce texte a quelque chose de sombre et d’envoûtant.

Souvent, nous trouvons Élisabeth au chevet d’un proche. Dans ces situations, elle aimerait pouvoir dire « Je t’aime », or, « la vie ordinaire la plupart du temps tue les sentiments » (2). Sans tabou, les corps et les esprits malades confient ce qu’ils ont sur le cœur avec des phrases très courtes et sans craindre de blesser, parce qu’il est vital de dire. À force de retenir les mots, la rancœur a gangréné les sentiments.

La traduction fantastique des sentiments

Minyana réussit le pari de la folie et du désordre. Pour lui : « L’écriture arrive quand on regarde à la loupe et qu’on met ensemble ce qui n’est pas ensemble au départ ». Pour illustrer son propos, et c’est alors très clair, il parle d’une peinture de Lucian Freud, où l’on voit, en arrière-plan, un homme donner le sein à un nourrisson (3). Dans Une femme, il « délocalise » les choses et les rassemble afin de les mettre en perspective : pendant qu’Élisabeth est au chevet de son père mourant, on voit, par exemple, une troupe de joggeurs passer joyeusement par la fenêtre. Ces moments de flottement où la vie continue au dehors créent un effet de recul. On y perçoit toute la solitude de la condition humaine et l’injustice de la maladie qui frappe au hasard.

Certes, ce n’est pas très gai. On tomberait même dans l’insoutenable si quelques moments de répit ne nous étaient offerts : les mains de Madame Paul qui, parfois, deviennent fluorescentes, ou encore la boule de feu que l’on voit traverser l’espace de la fenêtre… Au-delà des mots, ce sont les sensations du corps que l’on appréhende. Car, si au départ les didascalies peuvent sembler inhabituelles par leur caractère fantastique, elles sont en fait les traductions poétiques de nos ressentis physiques. On pense à la métaphore cinématographique dans Melancholia de Lars von Trier : une gigantesque météorite arrive droit sur la Terre pour traduire la dépression nerveuse de la protagoniste. Ici, par ces images, Minyana rend ces instants de détresse universels, dégage de la magie d’un quotidien lourd où la mort rôde et s’assure ainsi de nous maintenir jusqu’au bout la tête hors de l’eau.

La difficulté d’aimer

Dans ce nouvel agencement de la réalité, il devient plus acceptable d’entendre Élisabeth dire à ses enfants : « Vous êtes difficiles à aimer et l’inquiétude est plus forte que l’amour » (4). L’auteur offre ainsi un espace de liberté incroyable : la liberté d’être honnête et humain avec toute la cruauté que cela implique. Et comme s’il y avait urgence, Minyana balise son texte d’INSCRIPTIONS (5). On imagine, dans la mise en scène, de grands espaces de silence ou chacun pourra lire et s’imprégner personnellement de phrases telles que : « SOYONS TENDRES LES UNS AVEC LES AUTRES JE VOUS EN PRIE » (5). Chacun avec son propre écho que les mots de Minyana provoquent, créant l’unité des hommes autour de ces coups de poignard que l’on reçoit parfois des personnes que l’on aime.

Cette pièce aux thèmes très forts, universels et bouleversants, demande cependant de l’engagement. Elle est une expérience que l’auteur nous propose de tenter ; être actif fait partie du voyage. Alors, en refermant le livre, on a changé. Ni en bien ni en mal… mais riche de quelque chose de nouveau. 

Par Loup de Croatie / François Pham


(1) Dans un entretien pour ventscontraires.net

http://www.ventscontraires.net/article.cfm/10982_philippe_minyana_:_on_n_a_pas_le_droit_d_etre_triste_au_theitre.html

(2) Une femme, de Philippe Minyana, p. 121.

(3) Dans un entretien pour ventscontraires.net

http://www.ventscontraires.net/article.cfm/10946_philippe_minyana_:_

(4) Une femme, de Philippe Minyana, p. 53.

(5) Une femme, de Philippe Minyana, p. 45, les inscriptions sont imprimées en lettres capitales.


Une femme, de Philippe Minyana

L’Arche éditeur, 2014, 132 pages

13 €

contact@arche-editeur.com

Théâtre de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

http://www.colline.fr/fr/spectacle/une-femme

Du 20 mars au 17 avril 2014

Dans une mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo (voir la critique de Lorène de Bonnay pour les Trois Coups)

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