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31 juillet 2012 2 31 /07 /juillet /2012 14:52

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

Dans les coulisses du service après‑vente


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Valérie Grail et sa compagnie Italique reprennent pour le plaisir des spectateurs du Off « les Travaux et les Jours », de Michel Vinaver. Une plongée au cœur du monde de l’entreprise, en même temps qu’un voyage dans les années 1970. Une façon de pressentir les bouleversements économiques à venir.

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« les Travaux et les Jours » | © Philippe Sibil

Michel Vinaver (né en 1927) est l’un des premiers auteurs de théâtre à avoir écrit sur le monde de l’entreprise. En sachant de quoi il parlait, puisqu’il mena longtemps – cas assez unique – une double carrière de dramaturge et d’entrepreneur (P.‑D.G. de Gillette France entre les années 1950 et les années 1970). Ses pièces font aujourd’hui figures de textes précurseurs : il suffit pour s’en convaincre de considérer le nombre de spectacles (dans le Festival comme dans le Off !) qui, cette année, prennent pour thème le monde économique, l’ultralibéralisme, le management moderne, la spéculation financière et la crise qu’elle a provoquée…

Pas de grand discours théorique, ni même d’intention ouvertement polémique dans la pièce de Vinaver, qui date de 1977. L’auteur choisit plutôt de nous faire partager le destin d’une petite entreprise française de moulins à café, la maison Cosson, entreprise familiale réputée pour la qualité de ses produits. Le service après‑vente y joue donc un grand rôle, et pas moins de cinq salariés y officient : Jaudouard le chef d’équipe, Guillermo le technicien, Anne, Nicole et Yvette (la petite dernière) les standardistes. La pièce montre ces hommes et ces femmes au travail, avec leurs problèmes de mal de dos et leurs peines de cœur, entremêlant à chaque instant la vie privée et les problèmes professionnels.

Mécanique de précision

Le texte porte la marque de son époque, et Valérie Grail n’a pas cherché à le moderniser. Au contraire, avec l’aide de sa scénographe Charlotte Villermet, elle a poussé très loin le réalisme de la reconstitution. Dans ce bureau d’avant les années 1980, l’ordinateur n’est pas encore de mise, on consulte des fiches… Tout est d’époque, jusqu’aux sonneries du téléphone, sans parler des costumes, criants de vérité. Les comédiens se coulent avec talent dans ce cadre et parviennent à reproduire fidèlement les attitudes et la mentalité de cette époque – par exemple, le contraste entre le paternalisme libidineux de Jaudouard (Cédric David) et la liberté de mœurs affichée d’Yvette (Julie Ménard).

Après une demi‑heure de spectacle, grâce à la qualité des interprètes, les personnages nous sont devenus étrangement familiers, on a le sentiment de tout savoir d’eux. Pourtant, l’écriture très particulière de Vinaver ne s’attarde pas, les répliques sont brèves, aucun épanchement. Le texte est une mécanique de précision : c’est dans l’entrecroisement de ces paroles en apparence banales, de ces répliques faussement insignifiantes que surgit le poids du vécu. Dans cette entreprise comme dans n’importe quelle autre – et l’on peut y voir ni plus ni moins qu’un paradigme du monde moderne –, tout est codifié, planifié, la marge de liberté des individus est très réduite. L’intérêt du spectacle est de nous faire percevoir l’humain comme en filigrane derrière ce ballet de mots et de gestes bien réglés.

Un espace précaire

La pièce a un côté déceptif, mais c’est ce qui fait son intérêt. Nul drame ne survient. Pourtant, l’air de rien, et sans que les personnages eux‑mêmes ne s’en rendent compte, tout change. Une directive en apparence anodine : dorénavant, on n’a plus le droit de personnaliser son poste de travail. Les intéressés ne protestent que mollement, et la vie continue. C’est pourtant l’optimisation des services, ce fer de lance du néolibéralisme, qui pointe le bout de son nez. Ce bureau apparaît bientôt comme un espace précaire, soumis au bon vouloir des décisions venues d’en haut, qui vont finir par menacer son existence même. La mise en scène le fait sentir : tout est mouvant sur scène, les postes de travail changent plusieurs fois d’aspect avant de disparaître…

Valérie Grail et ses comédiens réussissent à nous faire saisir ce moment, cet instant où un basculement s’opère. La société de consommation a avancé d’un cran. À partir de maintenant, on ne répare plus, on remplace. Plus besoin de cinq employés au service après‑vente. Plus besoin non plus d’être à l’écoute des autres, qu’ils soient clients ou collègues de travail… L’entreprise familiale est rachetée, c’est la fin d’un monde. La pièce porte néanmoins un message d’optimisme. En empruntant son titre à Hésiode, Vinaver souligne la portée universelle de ses personnages qui, avec modestie et courage, ne baissent pas les bras malgré l’adversité. 

Fabrice Chêne


Les Travaux et les Jours, de Michel Vinaver

Texte disponible chez L’Arche éditeur

Cie Italique

06 37 30 67 35

cie-italique@wanadoo.fr

www.cieitalique.fr

Mise en scène : Valérie Grail

Avec : Cédric David, Luc Dugros, Agathe L’Huillier, Julie Ménard, Mireille Roussel

Scénographie : Charlotte Villermet

Musique originale : Stefano Genovese

Lumières : Christophe Bruyas

Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart‑Saint‑Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 05 51

Du 7 au 28 juillet 2012 à 16 h 35

Durée : 1 h 25

17 € | 12 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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