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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 18:55

Promesses non tenues ?


Par Emmanuel Cognat

Les Trois Coups.com


Du 15 octobre au 2 décembre 2012, le Théâtre Gérard‑Philipe donne « les  Serments indiscrets », la pièce de Marivaux qui aurait eu sa préférence. Malgré un travail de fond évident, Christophe Rauck peine à en faire sentir la profondeur, qui demeure cachée derrière son agréable légèreté de façade.

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« les Serments indiscrets » | © Anne Nordmann

Lucile et Damis, jeunes gens impétueux à l’aube de leur vie d’adulte, voient d’un très mauvais œil le mariage qu’ont arrangé pour eux leurs pères. Une entrevue secrète, en amont de celle qui devra les faire officiellement se rencontrer, leur donne l’occasion de partager l’aversion que suscite dans leurs cœurs l’union à laquelle ils sont destinés. Malgré l’émotion qu’à fait naître chez chacun d’eux la découverte de l’autre, ils se promettent donc bientôt de déjouer à tout prix les projets d’Ergaste et Orgon.

S’ensuivront des rebondissements multiples qui formeront autant de variations autour de la question centrale posée par les Serments indiscrets : comment concilier une parole donnée et des sentiments naissants que tout oppose ? En d’autres termes, comment ménager la froide rigueur de l’orgueil face à l’irrationnel flamboiement de l’amour ? Une question qui a été des plus essentielles à l’époque de Louis (XIV et XV), mais à laquelle l’évolution de notre société et de nos mœurs a quelque peu fait perdre de sa pertinence. Libre à chacun d’applaudir ou de regretter, le fait demeure : le nœud dramatique des Serments indiscrets, s’il lui reste intelligible, ne touche plus le spectateur d’aujourd’hui comme il devait le faire chez les contemporains de Marivaux.

Le metteur en scène ne peut dans un tel contexte se contenter d’aborder l’œuvre avec l’œil léger d’un traducteur. Il doit en effet, s’il veut parvenir à atteindre son public, faire l’effort de s’en saisir avec franchise pour opérer sur la pièce le travail d’interprétation qu’elle appelle. Et force est de constater, lorsque la représentation commence, que Christophe Rauck a eu le courage de s’engager sur cette voie. Car dès la découverte du plateau drapé de voilages translucides à travers lesquels filtrent les lueurs des chandeliers, le spectateur prend conscience des renversements des codes qui vont être proposés. Des personnages aux décors, rien ne sera tout à fait conventionnel : les jouvenceaux apparaîtront « actualisés », les valets fortes têtes et les bourgeois clownesques ; les fauteuils seront malmenés (déplacés, retournés, éparpillés, lancés), les rideaux actionnés par les comédiens, de même qu’une caméra vidéo. La rupture ne se veut toutefois pas absolue, et Lucile et Lisette qui ouvrent la pièce en habits contemporains revêtent bientôt des robes longues pour déclamer un texte qui semble avoir été respecté à la lettre. Découle de tout ceci une plaisante impression de dépoussiérage et de fraîcheur qui incite le spectateur à se laisser porter par le rythme et l’humour de la pièce.

Où est cet amour qui cause toute cette agitation ?

Des craquelures émaillent toutefois ce vernis d’inventivité. Et gare à ceux dont elles interrompront la tranquille glissade vers le dénouement. Car ceux‑là pourraient bien se mettre à questionner la justesse des partis pris de mise en scène. Et, de là, à repérer les ficelles qui permettent à un assemblage d’idées mi‑innovantes mi‑« dans le vent », dont l’accumulation même finit par paraître forcée, de tenir en un tout un peu hétéroclite et artificiel. Sous cet angle, la distribution des rôles et la manière dont ils sont dirigés deviennent symptomatiques. Si l’on ne peut en effet qu’apprécier le jeu franc et tout en verve d’Hélène Schwaller, qui campe une Lisette volubile et effrontée, et celui plein de flegme de Marc Chouppart, dont le Frontin dégingandé est en parfait décalage avec elle, d’autres choix surprennent.

Incarnée par une Cécile Garcia Fogel aux traits fermés et à la voix rauque, qui teinte son jeu de fines touches de mime, Lucile se mue peu à peu en une sorte de pantin désarticulé par les tiraillements de l’amour. Si la performance d’acteur est digne d’être saluée, on ne croit malheureusement pas un seul instant au personnage. Et moins encore à ses sentiments, qui sont pourtant à la base de la tension dramatique voulue par Marivaux. Ce qui est fort dommage, car Pierre‑François Garel, vif, dynamique et pourvu d’une voix splendide, lui donne une réplique certes plus convenue, mais aussi plus convaincante. On aurait probablement préféré que Lucile soit jouée par Sabrina Kouroughli, dont le jeu tout en sourires et en franchise fait presque oublier la malice de Phénice, la fille cadette d’Ergaste. Les deux pères, enfin, qui complètent la distribution (Marc Susini, Ergaste et Alain Trétout, Orgon), tiennent le rôle de clown de cirque qui leur est confié avec beaucoup d’efficacité, mais n’apportent rien de bien consistant à l’ensemble.

Nombre de spectateurs se satisferont de l’humour intrinsèque du texte de Marivaux, qui, combiné aux facéties de certains comédiens, les aura fait rire tout au long de la pièce. Les autres sortiront plus mitigés. Car, s’il est indéniable, comme l’affirme un peu lourdement le programme distribué à l’entrée de la salle, que le langage de Marivaux recèle une certaine profondeur, il n’est pas certain que Christophe Rauck, malgré ses efforts, et peut‑être en partie à cause d’eux, soit parvenu à nous la donner à voir. 

Emmanuel Cognat


Les Serments indiscrets, de Marivaux

Mise en scène : Christophe Rauck

Avec : Cécile Garcia Fogel, Sabrina Kouroughli, Hélène Schwaller, Marc Chouppart, Pierre‑François Garel, Marc Susini, Alain Trétout

Dramaturgie : Leslie Six

Scénographie : Aurélie Thomas

Théâtre Gérard‑Philipe • C.D.N. de Saint‑Denis • 59, boulevard Jules‑Guesde • 93200 Saint‑Denis

Réservations : 01 48 13 70 00

Site du théâtre : http://www.theatregerardphilipe.com/tgp-cdn/

Salle Mehmet‑Ulusoy, du 15 octobre au 2 décembre 2012, du lundi au vendredi à 20 heures (relâche le mardi), le samedi à 18 heures et le dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

22 € | 16 € | 13 € | 11 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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