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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 15:22

L’extra-ordinaire de la misère chez Minyana


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Présentée en ouverture du cycle Minyana au Théâtre des Abbesses à Paris, la pièce « les Rêves de Margaret », mise en scène par Florence Giorgetti, est venue apporter quelques notes d’étrangeté sur la scène du Théâtre des 13-Vents. Que certains aient moyennement apprécié le parlé-chanté ou la représentation du quart-monde, soit. Cependant, il est étonnant que le spectacle ait déplu à ce point. Les applaudissements, sans mentir, étaient peu fournis, presque forcés. La pièce ne méritait pas cet accueil. La mise en scène, la scénographie et les acteurs étaient de qualité. On se demande presque ce qui dérange.

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Margaret habite Malakoff. Elle est matelassière. Elle fait partie de ceux qui gagnent peu, mais qui ont encore leur dignité pour eux. Son atelier-appartement est au début un lieu privé, derrière les fenêtres duquel passe la misère du monde. Ils sont tous là, les pauvres du quartier, les sans-logis, les traîne-savates qui viennent quémander auprès de celle qui a. Son métier la différencie nettement du monde extérieur. Mais, peu à peu, ce monde s’insinue, pénètre l’endroit, dérobe ce qu’il y a à prendre et s’installe à table.

Les quelques personnes qui gravitent alentour sont tous des miséreux. Leur condition sociale, à la marge, conditionne la perte des repères moraux. On trouve le S.D.F. classique qui braille une logorrhée dans un accès de folie, le couple fusionnel mère-fils uni dans la débrouille, le beau gosse de passage qui se sert par derrière, ou encore le père, au doux surnom de « Vieux Cul ». On ne fait pas dans la dentelle. Mais, la misère – et ce n’est pas atteindre là le misérabilisme – est-elle tendre ? On nous dit bien que non. Et le choix de ces voix de jeunes hommes très doucereuses et féminines, accompagnées de gestes ou d’attitudes à l’avenant, montre que derrière le comportement se cache, à peine, une grande violence prête à poindre : ainsi, le regard d’envie de la Freiburger quand Margaret rentre chez elle en tenue endimanchée. Il est net que, là, un changement s’opère et que la misérable a décidé, souterrainement, de passer à l’attaque et de se saisir de ce qu’elle n’a pas. Dans la scène de la fausse invitation, son fils à l’allure désinvolte est, derrière sa nonchalance, un condensé de violence. Tandis que sa mère et lui dînent, aucun n’a l’idée saugrenue de les déloger.

Il n’y a, parmi tous les protagonistes, que la femme noire, voisine de Margaret, qui reste de marbre et muette. C’est une observatrice. Cependant, on ne sait pas ce qu’elle pense. Regarde-t-elle tout à distance, comme au-dessus des souffrances et des dérives ? Dans cet univers de cauchemars vécus et rêvés, elle reste le seul élément stable. Mais pour dire quoi ? Justement, rien. Car qu’y aurait-il à ajouter à tout cela ? C’est une présence qui enregistre ce monde-là.

Les filets de la monotonie

Ce monde est laid, et la misère sociale, morale et affective se lit sur les visages, tel celui du père ou du vendeur de godasses, d’aspect peu ragoûtants. Alors, pour dire le quotidien, on passe par le chant. Pour dire le vide, on chante des chansons sans sujets, aux lignes peu mélodieuses, sur un ton souvent recto tono. Cela agace, évidemment, parce qu’en tant que spectateur, on est pris dans les filets de la monotonie. Et le spectateur veut bien, de loin, voir un monde en déroute, mais s’y trouver mêlé, voilà une autre affaire !

Ce monde sans repères rend poreuse la frontière entre le réel et le rêve. Et pour le coup, c’est une belle réussite. On ne peut qu’être touché par le rêve de Margaret, transformant le duo mère-fils en deux enfants effrayés derrière les arbres d’une forêt. La musique inquiétante, le positionnement des corps, les tenues, l’esthétisme aussi de ce lieu hors du temps crée un sentiment de malaise : conte d’Hansel et Gretel dans le monde d’aujourd’hui où le méchant abuse sexuellement de l’enfant. Même le rêve est sordide. Puis, comme personne n’a sa place dans le monde social, il n’y a pas non plus de place figée entre personnages du rêve et de la réalité. Et les enfants du rêve deviennent des enfants de chair encore plus effrayés dans le monde vrai.

L’atmosphère est étrange, angoissante, quelquefois excessive – ainsi du fils à la bouche ruisselante de sang après avoir dévoré une poule à pleine dents. Mais de ce tableau de la misère ressort une étrange beauté. Le décor y joue une grande part, scindant, par une large baie aux angles arrondis, le monde du dedans et le monde du dehors et confondant les références du réel et de l’imaginaire. 

Fatima Miloudi


Les Rêves de Margaret, de Philippe Minyana

L’Arche éditeur, septembre 2010

Mise en scène : Florence Giorgetti

Avec : Hélène Foubert, Florence Giorgetti, Nicolas Maury, Émilien Teissier, Penda Traoré, François Gauthier-Lafaye

Scénographie et lumières : Laurent P. Berger

Assistant lumières : Cyrille Mole

Dramaturgie et collaboration artistique : Robert Cantarella

Son, musiques et chansons : Reno Isaac, assisté au son par Antoine Reibre

Assistant à la mise en scène : Julien Lacroix

Costumes rêvés par Florence Giorgetti, assistée de Lucie Durand

Régie générale : François Gauthier-Lafaye

Réalisations plastiques : Jean-Marie Quernez

Créé le 28 février 2011 au Théâtre des Abbesses à Paris

Production déléguée : scène nationale Évreux-Louvier

Coproductions : le Théâtre de la Ville-Paris, la scène nationale d’Évreux-Louvier, Théâtre des 13-Vents, C.D.N. Languedoc-Roussillon Montpellier

Théâtre des 13-Vents • domaine de Grammont • CS 69060 • 34965 Montpellier cedex 2

Réservations : 04 67 99 25 00

http://www.theatre-13vents.com/Accueil/

Mercredi 16 mars, jeudi 17 mars 2011 à 19 heures, vendredi 18 mars, samedi 19 mars 2011 à 20 h 45

Durée : 1 h 15

24 € | 16 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Philippe Caron 04/04/2011 08:41



J'ai été, comme vous, étonné par les huées des spectateurs du théâtre des 13 vents. Il y a, à mon avis, deux autres raisons à cela. La première c'est qu'on ne propose plus de théâtre
d'avant-garde dans ce théâtre, préférant des pièces plus conventionnelles qui emportent facilement l'adhésion du spectateur. La deuxième, c'est que le public en général est abreuvé
quotidiennement de fictions qui sont toutes sur le même mode narratif. Proposer quelque chose de différent heurte ce public. Je n'ose imaginer comment ces spectateurs auraient accueilli les
pièces de Beckett ou Ionesco à leur création...



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