Jeudi 13 mai 2010 4 13 /05 /Mai /2010 23:26

Un Lagarce bien noir
et bien serré, s’il vous plaît


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


L’auteur contemporain français le plus joué actuellement dans notre pays a encore de beaux jours (ou soirs) devant lui… Son œuvre incisive et précise continue de tendre aux spectateurs un miroir sans complaisance, mais qui n’oublie pas l’humour, comme le prouvent ses « Règles du savoir-vivre dans la société moderne ». Présenté sur la Scène nationale de Cergy par Frédérique Wolf-Michaux et Dalila Katir, le texte de Lagarce sonne comme une charge comique et poétique, dont on ressort vaguement glacé mais hilare.

Dans les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, Lagarce invente un personnage de femme, « la Dame », qui va tenter en un monologue d’expliquer aux spectateurs l’essentiel des règles qui régissent notre vie sociale, dans les moments clés de l’existence, à savoir naissance, baptême, mariage, décès. Décortiqué à l’excès, chaque évènement est traité sur un mode pratique, tel un robot ménager qui serait fourni avec sa notice. Où doit s’asseoir le parrain lors du baptême ? Comment la jeune fiancée doit-elle se tenir à table au soir de ces noces ? Quel visage montrer lors d’un deuil ? Autant de questions réglées avec la facilité déconcertante et pointilleuse de ceux pour qui un mixeur n’est rien de plus qu’un ensemble de pièces à assembler dans l’ordre.

À l’origine, donc, le texte prévoyait une seule voix, un seul personnage : « la Dame ». Cette sorte de figure de dame patronnesse méticuleuse subit un dédoublement dans le spectacle de Frédérique Wolf-Michaux. En effet, sur scène, elles sont deux femmes en une, et forment une sorte de « Dame à deux têtes », ou à deux voix, qui se répondent, s’écoutent, se complètent, se précisent. Et si ce dédoublement n’est pas une nécessité imposée ou suggérée par le texte, c’est néanmoins un choix assumé avec intelligence et fantaisie par Frédérique Wolf-Michaux et Dalila Khatir.

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« les Règles du savoir-vivre dans la société moderne »

© Arnaud Vasseur

Quelque chose de décalé, de loufoque, de fécond traverse en effet ce duo. Leurs physiques, déjà, à l’opposé l’un de l’autre – une grande tige très mince et une petite ronde, tout en moelleux –, sont assumés et travaillés comme tels, comme une matière. Matière dont l’aspect oxymorique rend leur présence presque clownesque et assure déjà un décalage par rapport au ton très sentencieux du texte. Leur opposition physique mais aussi vocale, puisque l’une est alto et l’autre soprano, résonne d’une certaine façon comme une plaisanterie, un clin d’œil, une promesse de ne pas vraiment se prendre au sérieux. Et laisse planer sur le spectacle un deuxième degré malicieux autant que judicieux.

Néanmoins, le deuxième degré avec lequel Frédérique Wolf-Michaux et Dalila Khatir appréhendent ces « règles » n’est pas à confondre avec une facilité de traitement ou une complaisance redondante par rapport au texte. Au contraire, il est une plongée dans les mots et dans l’esprit-même de Lagarce, qui, à force de précisions et de surabondance de conseils, laisse émerger le ridicule sans jamais l’imposer. En cela, les deux interprètes sont plus que fidèles à l’auteur, car l’humour, la distance, nous apparaissent d’eux-mêmes, à l’écoute du texte, et non par une volonté des comédiennes.

La poésie propre à Frédérique Wolf-Michaux et Dalila Khatir est celle du chant. Elles ont choisi de donner dans ce spectacle une vraie place à cette particularité, en faisant le pari de chanter certains passages. Cela leur permet indubitablement d’apporter une couleur personnelle, une lumière particulière au texte de Lagarce. Paradoxalement vidés de leur sens par un trop-plein de paroles, les mots deviennent une matière. Butant sur leur incapacité à dire vraiment la vie lorsqu’ils tentent de la passer sous une loupe de permissions et d’interdits, ils se transforment alors en sons. Cette sensation évidemment en germe dans le texte de Lagarce prend ici pleinement son sens lorsque les mots finissent par s’envoler en notes de musique.

En définitive, le travail de Frédérique Wolf-Michaux et Dalila Khatir séduit par son originalité autant que par sa cohérence. Et sa qualité principale, et non des moindres, est de nous permettre d’entendre vraiment, pleinement, dans toute sa saveur et sa noirceur, le texte de Lagarce. 

Élise Noiraud


Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce

Conception : Frédérique Wolf-Michaux

Avec : Frédérique Wolf-Michaux et Dalila Khatir

Scénographie et costumes : Pascale Hanrot

L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val-d’Oise • place des Arts • Cergy-Centre

Réservations : 01 34 20 14 14

http://www.lapostrophe.net/

Lundi 29 mars 2010, 12, 19, 26 avril 2010, 3 et 10 mai 2010, vendredi 2, 23 et 30 avril 2010, à 20 h 30

Durée : 1 h 20

13 € | 8 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2013 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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