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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Molière a la banane au Théâtre du Marais !
Une toute jeune compagnie, La Savaneskise, présente une création pleine de fraîcheur : « les Précieuses ridicules », revisitées sur un air de rock’n’ roll. Au-delà du ton enjoué et entraînant, la metteuse en scène (Pénélope Lucbert) pousse jusqu’au bout son parti pris et n’hésite pas à faire prendre de vrais risques à ses comédiens… Ça balance au Théâtre du Marais, et pas n’importe comment !
« les Précieuses ridicules »
Oh, que j’aurais aimé que M. Molière soit dans la salle ce soir-là ! Particulièrement au moment de l’apparition de Cathos et Magdelon. Jeans moulants, talons hauts et perfectos, les deux Précieuses se paient un look d’enfer ! Et le chewing-gum qu’elles mâchouillent achève la caricature : leur personnage est d’une prétention qui frôle l’exaspération. Ridicules à souhait, elles le sont, pas de doute. Quoi qu’il en soit, M. Jean-Baptiste Poquelin aurait-il eu de quoi se retourner dans sa tombe ? Même si le jeu est périlleux, il y a fort à parier que le vieil auteur « françois » aurait passé un moment très amusant… Surtout quand on rajeunit à ce point !
Quel est donc le secret de ce délicieux élixir de jouvence ? D’autant que Pénélope Lucbert (une ancienne élève de l’école Claude-Mathieu) ne change pas une ligne du texte initial. Peut-être y a-t-il à la limite un léger contresens sur le mot préciosité ? De « Précieuses », ces jeunes filles se transforment tout à fait en pimbêches prétentieuses. La metteuse en scène prend ainsi le parti d’adapter ce classique au goût de son temps.
Le sens exact du mot préciosité ?
Qui, d’ailleurs, parmi le public, connaît encore le sens exact du mot préciosité ? Le dramaturge se moquait alors avant tout des femmes à la mode. Ces dernières croyaient détenir le monopole du bon goût et représenter le bel esprit dans les salons, en voulant faire littérature de tout. Chez Molière, les Précieuses sombrent dans le grotesque à force de prendre des vessies pour des lanternes. Pénélope Lucbert, quant à elle, saupoudre le tout d’une touche de trivialité et en retire une leçon d’autant plus universelle qu’elle l’accroche à la queue d’une société qui mise sur les apparences et s’évalue selon le prix qu’on y met.
Si le glissement opéré peut sembler facile, le jeu qu’il réclame n’en demeure pas moins difficile et exigeant. Une petite frayeur toutefois pour la première scène lors de l’entrée de La Grange (Régis Bocquet) et Du Croizy (Cédric Révillon), les deux amants rabroués par Cathos et Magdelon. Ces deux compères ont ce soir-là commencé beaucoup trop haut et n’ont pu, durant toute la scène, rectifier le tir. Résultat : leur rôle était surjoué, et les mots résonnaient comme une coquille vide. En bref, ça débutait mal, et l’on s’attendait au pire.
Arianne Brousse joue à merveille les bêcheuses
Mais Arianne Brousse (Magdelon) dit son texte avec un naturel qui désarçonne (on est étonné de constater que chaque réplique pourrait être traduite dans notre gouaille moderne). La taille haute, le nez en pointe et le verbe alambiqué, cette comédienne joue à merveille les bêcheuses. Sans compter l’admirable travail effectué sur la gestuelle : des poses ampoulées (qui traduisent l’outrecuidance du personnage) à la chute (mémorable)… Tout dans son personnage dit le ridicule de Magdelon. Ariane Brousse est drôle, et ce n’est pas sans raison que les spectateurs rient… à s’en décrocher la mâchoire.
Justine Paillot (dans le rôle de Cathos) est légèrement en dessous quant à la précision de son jeu. Mais elle a une faculté énorme à « se lâcher » et à rendre son personnage complètement délirant, notamment lorsque Oscar Clark (les cheveux coiffés en banane) prend le relais en faisant fumer sa guitare sur des airs de rock. On observe alors une comédienne totalement déjantée, qui, le diable au corps, ne demande qu’à faire exploser la jeunesse un peu trop bouillonnante de son personnage. On se croirait presque dans un remake de Grease !
Les intentions sont brillantes
Cette compagnie ne manque pas de talents. Le jeu de Mascarille (Damien Zanoly) et de Jodelet (Jean-Philippe Morin) n’est pas moins inventif et leur personnage particulièrement bien étudié : des costumes aux accessoires, ils incarnent à eux seuls le temple du mauvais goût. Le ridicule est poussé à l’extrême. Les intentions sont brillantes, le jeu très généreux.
Et un de plus ! Encore un Molière revisité. Choc des cultures ? Pas vraiment. Car la jeune Pénélope Lucbert réussit là où d’autres ont si souvent failli. Bien rares sont les mises en scène qui arrivent à trouver un juste équilibre entre la langue du xviie (aujourd’hui considérée comme vieillie) et des partis pris ultracontemporains. Les dérapages y sont fréquents et les choix mis en avant parfois trop faciles. Ici, rien de tel. Le jeu fait faire la culbute au ridicule, les mots s’entrechoquent et résonnent familièrement dans notre mémoire d’homme moderne… disons-le carrément, avec beaucoup d’humour et d’intelligence. ¶
Sheila Louinet
Les Trois Coups
Les Précieuses ridicules, de Molière
Compagnie La Savaneskise
06 89 72 39 44
Site : http://lasavaneskise.blogspot.com
Courriel : lasavaneskise@gmail.com
Mise en scène et adaptation version rock : Pénélope Lucbert
Avec : Régis Bocquet, Ariane Brousse, Jeanne Gogny, Marion Lo Monaco, Denis Morin, Édouard Michelon, Justine Paillot, Cédric Révillion, Walter Stawiniga et Damien Zanoly
Musique en direct : Oscar Clark
Création lumière : Denis Morin
Diffusion : Bords de scène
Théâtre du Marais • 37, rue Volta • 75003 Paris
Réservations : 01 45 44 88 42
Du 4 janvier au 30 mars 2011, les mardi et mercredi à 19 heures
Durée : 1 h 10
18 € | 12 €
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