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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 20:53

Les pieds dans le plat


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


À deux pas de la Porte de la Chapelle, entre bretelle de périphérique, début d’autoroute et gigantesques panneaux publicitaires, il existe un lieu nommé La Belle Étoile. Un lieu qui s’est choisi une couleur dominante : le rouge. Rouge de la lutte, rouge de la révolte. Rouge de la chaleur humaine, peut-être, aussi… Dans ce lieu convivial et aux objectifs assumés sans complexe, la Cie Jolie môme accueille un « cabaret intime » intitulé « les Pieds dedans ». Proposé par la Cie Théâtre en question, ce spectacle politico-poétique est plutôt réussi, et parvient à nous toucher par sa grande sincérité.

pieds-dedansStéphane Arnoux, qui écrit, met en scène et joue dans ce spectacle, est parti d’une envie : mettre sur scène, en mots, en chansons et en poésie, trois personnages parlant de leur souffrance urbaine. La promiscuité forcée des transports en commun, la violence des images publicitaires en surdose, la solitude immense au cœur de l’effervescence. Puis l’affaire de Tarnac, largement relayée par les médias depuis un peu plus d’un an, est venue rencontrer son projet. L’affaire de Tarnac, c’est l’histoire de neuf jeunes qui ont refusé la société de consommation, et fait le pari de vivre en collectivité dans une ferme en Corrèze, en reprenant l’épicerie d’un petit village. Puis des lignes TGV ont été sabotées en novembre 2008. Les jeunes anarchistes devenus suspects « d’actes terroristes » seront alors arrêtés et incarcérés. La vive polémique qui a suivi cette histoire est due à l’absence de preuves, mais aussi et surtout à l’idée que ces jeunes ont été arrêtés pour leur profil plus que pour leurs actes, avérés ou non.

Ainsi, cette histoire rejoint le travail d’Arnoux : le jeune auteur-metteur en scène choisit donc de raconter le trajet de trois personnages, deux femmes, un homme, qui quittent la ville où ils souffrent pour la campagne. S’ensuivent leur arrestation, leur retour forcé à la ville. Ils cherchent alors le moyen d’inventer de nouvelles façons de lutter dans ce lieu qu’ils avaient fui, en créant un spectacle, celui que nous voyons actuellement. C’est un voyage scénique où dialogues, monologues, chansons et textes poétiques se relaient. On parle ici de liberté individuelle dans une société où les itinéraires se doivent d’être formatés, de désir de tenter l’expérience du collectif, de l’inhumanité de la ville, de la notion de terrorisme appliquée à tout ce qui ne suit pas l’idéologie dominante. Avec une idée centrale : l’histoire, c’est ici et maintenant, on a les pieds dedans.

Fraîcheur, sincérité, conviction

Néanmoins, avoir les pieds dans l’histoire risque de faire avancer le nez dans le guidon. Et, en l’occurrence, le risque, non négligeable, de créer un spectacle de principes, d’idées, gauchement didactique (et didactique de gauche). Sûrement que, chez beaucoup d’autres, j’aurais été agacée par les poncifs du métro inhumain, de la solitude parisienne et de l’idéal corrézien. Sûrement. Sûrement que j’aurais pensé que je n’avais pas envie de venir au théâtre pour recevoir de leçons. Mais la Cie Théâtre en question avance avec une telle fraîcheur, une telle sincérité, une telle conviction qu’elle tue dans l’œuf toute tentation d’agacement. Ces trois comédiens sont très beaux, leurs vidéos poétiques et efficaces. La voix magnifique de Stéphane Arnoux est un pur bonheur à écouter lorsqu’il s’accompagne à la guitare. Et la joie, l’humanité qui émanent de ce spectacle viennent toucher en nous des zones citoyennes, solidaires et idéalistes, que l’on laisse se réveiller avec bonheur. Car Arnoux et son équipe nous offrent, avec une générosité désarmante, les idées auxquelles ils semblent croire profondément. C’est comme un cadeau, alors. Qu’il serait très déplacé de refuser.

Bien sûr, cette fraîcheur n’omet pas quelques approximations. Le spectacle apparaît parfois inégal, dans l’interprétation, dans le rythme, dans la répétitivité des vidéos. L’ensemble est appelé à être affiné, précisé. Et puis à être joué ailleurs, dans d’autres théâtres, dehors, partout. Car si c’est un indubitable plaisir de découvrir ce lieu formidable qu’est La Belle Étoile, et d’y voir un spectacle tel que les Pieds dedans, il serait encore plus plaisant de voir ce spectacle faire ses valises et jouer dans des lieux moins militants, avec un public peut-être moins acquis. Alors, les Pieds dedans ne se contenteraient plus d’être un spectacle sympathique. Ce serait, véritablement, un spectacle audacieux. C’est bien le but, non ? 

Élise Noiraud


Les Pieds dedans, cabaret intime, de Stéphane Arnoux

Texte, mise en scène, musique, vidéo : Stéphane Arnoux

Avec : Julie Le Rossignol, Lydia Sevette et Stéphane Arnoux

Musique : Tom Honnoré

La Belle Étoile • 14, rue Saint-Just • 93000 Saint Denis

Réservations : 01 42 55 50 25

Vendredi 19 et samedi 20 février 2010 à 20 h 30, dimanche 21 février 2010 à 16 heures

Durée : 1 h 20

14 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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