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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 00:34

La crème et l’acide


Par Sabine Dacalor

Les Trois Coups.com


« Ce qui est sinistre, c’est de dire sinistrement les choses. » L’on se régale de la pièce de Jean-Marie Piemme comme d’un mille-feuilles, par couches successives : ici, du jeu des comédiennes ; là, du regard cynique et amusé de l’auteur.

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« les Pâtissières » | © iFou/le pôle media

Jean-Marie Piemme, dont nous venons d’apprécier la relecture du Roi Lear, le regard aiguisé sur les mécanismes du pouvoir et la réflexion sur la filiation dans King Lear 2.0, crée trois personnages hauts en couleur, comme il les affectionne, pour nous parler avec humour et lucidité de notre rapport au temps. Lili, Flo et Mina, ont pérennisé la tradition familiale de la pâtisserie Charlemagne jusqu’au jour où un promoteur immobilier rachète ce bastion de la tradition et met ainsi fin à leur carrière d’esthète pâtissière. Le promoteur disparaît mystérieusement…

En réunissant, pour la première fois sur scène, Chantal Deruaz, Christine Guerdon et Christine Murillo, le metteur en scène, Nabil el-Azan, parvient à traduire l’écriture jubilatoire de Piemme. Cet auteur aime profondément les acteurs ; il écrit avec la même envie que ses pairs ; il traque l’extraordinaire dans les choses ordinaires ; il rit d’un monde auquel il tente de s’accorder.

Piemme donne vie à trois sœurs tendres, complices, querelleuses, féroces, jalouses. Ensemble, dans le culte de leur père, elles entreprennent de « repousser l’aigreur du monde » et de retrouver « la grâce de Mozart dans la crème fraîche ». Le choix de la distribution est à la hauteur de la palette de sentiments que Piemme propose d’exposer : des couleurs vives et variées. L’interprétation s’enrichit, pour notre plus grand plaisir, d’images scéniques cocasses et chatoyantes. L’on apprécie la fantaisie de la costumière, Danièle Rozier. Et le metteur en scène nous offre quelques arrêts sur images savoureux : des visages facétieux, du vert, du rose, des fleurs et des lunettes de soleil. Si nous passions au noir et blanc, l’on penserait à Women de George Cukor, à Arsenic et vieilles dentelles de Frank Capra. Il y a un parfum d’un autre temps dans ce spectacle. Mais celui-ci demeure cependant actuel dans son constat, celui d’une société dont l’hyperproductivité bafoue sans scrupules le « perfectionnement de l’art de vivre ».

Avec des comédiennes remarquables, des costumes joliment imaginés et une contemporanéité du propos, l’on regrette un peu le décor : quelques éléments en bois clair déplacés lors de changements à vue, un fauteuil et une lampe, objets d’un ancien mobilier échoués dans une chambre impersonnelle de maison de retraite. La scène aurait pu néanmoins être vide tant les trois comédiennes savent transmettre les images de leurs récits. Il ne leur reste malheureusement que peu d’espace pour évoluer sur le plateau exigu des Déchargeurs. Qu’importe, la dimension théâtrale est là.

D’une époque l’autre

Comme Winnie chez Beckett, Mina, Flo et Lili évoquent le « vieux style ». Elles nous interrogent sur le temps qui passe, avec humeur, avec gaieté. L’on sourit souvent à l’écoute du texte de Piemme. Le monde est ce qu’il est. Tâchons d’en rire. « Ce qui est sinistre, c’est de dire sinistrement les choses. »

La fantaisie et la légèreté tour à tour apparentes et réelles du spectacle introduisent finement quelques réflexions bien tranchées de Piemme. Les piques fusent sur la banque arnaqueuse, le journalisme assassin, la vieille Europe déplumée, le « goût merdeux » [sic], l’acceptation des concessions, la « soumission à la grisaille », la société de divertissements abrutissants, l’avenir assuré de la cruauté. De son côté, le trio de sœurs inséparables s’insurge contre la vieillesse. Ainsi, Flo multiplie les verres de whisky, Lili se prend pour la Callas chantant dans Madame Butterfly, Mina se souvient de son escapade énigmatique qui dura un an. Ne pas céder, en tout cas. Pour regagner un élan de jeunesse, elles font revivre le regard que leur père portait sur elles. Du souvenir de cet « esthète qui lisait Platon », elles puisent de nouvelles forces. Assises sur la terrasse de leur maison de retraite, qu’ont-elles encore à faire, à vivre, et surtout à désirer ? Affaire de volonté, répond Piemme, qui nous parle avec justesse de cette nécessité. Mina, Flo et Lili comptent bien disposer de leur libre arbitre. Rien n’est fini, tout recommence.

Nabil el-Azan donne la note juste, celle de la légèreté, celle où l’on s’autorise parfois à forcer le trait. Il sait traduire l’esprit de Piemme, pour qui le théâtre n’a pas vocation à changer le monde, mais qui a toute confiance en l’imagination pour penser différemment le monde. Ni morale ni condamnation, tentative séduisante d’alliance de la lucidité et de la joie. Démarche concluante. 

Sabine Dacalor


Les Pâtissières, de Jean-Marie Piemme

Éditions Lansman, 2013

Prix de la Meilleure Pièce en Belgique (Centre des écritures dramatiques - Wallonie-Bruxelles), 2012

Coréalisation Les Déchargeurs et Cie La Barraca

Mise en scène : Nabil el-Azan

Assisté de : Théo Zachmann

Avec : Chantal Deruaz, Christine Guerdon, Christine Murillo

Scénographie : Sophie Jacob

Lumières : Philippe Lacombe

Images : Ali Cherri

Costumes : Danièle Rozier

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Réservations : 01 42 36 00 50

Site : http://www.lesdechargeurs.fr

– Métro : lignes 1, 4, 7, 11, 14, arrêt Châtelet (sortie rue de Rivoli)

– Bus : lignes 21, 38, 47, 58, 60, 67, 69, 70, 72, 74, 75, 76, 81, 85

– Voiture : parking Rivoli - Pont-Neuf, forfait théâtre 5 heures / 5 €

– Vélib : stations 1004, 1009, 1010

Du 8 janvier au 2 mars 2013, du mardi au samedi à 19 h 30

Durée : 1 h 25

Tarifs : de 10 € à 24 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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