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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 16:01

Good bye Jaffa


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Avec « les Optimistes », le Théâtre Majâz nous offre une belle histoire humaniste à laquelle on reste suspendu, et dont on sort ému. La mise en scène en particulier s’impose par sa finesse. Un rêve de Moyen-Orient sur scène, et un vrai moment de théâtre pour tous.

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« les Optimistes » | © David Buizard

Samuel s’envole de France pour Israël. Il doit vite vendre la maison du grand‑père pour rentrer se marier. Il ne sait rien de la terre où il atterrit, rien de ce grand‑père dont on ne lui a parlé que pour médire. Mais, dans cette maison qu’il vide, il découvre une lettre en arabe cachée dans une boîte de chocolats. Et voilà que, comme le djinn de sa lampe, ressurgit le passé. D’abord, le visage du grand‑père, ce rescapé des camps venu toucher enfin la terre promise, se précise. Ensuite, autour de lui, peu à peu, apparaissent d’autres personnages. De nationalités, de confessions variées, ce sont tous des exilés. Ils portent tous leur maison sur le dos et dans le cœur l’envie d’un monde meilleur. Ce sont les Optimistes.

On ne révélera pas le magnifique projet de cette communauté. Disons simplement qu’il s’agit pour eux de préserver intact l’espoir des Palestiniens exilés loin de leur terre bien-aimée. Il s’agit encore de créer une réalité plus conforme à la justice, c’est‑à‑dire de récrire aussi l’histoire du point de vue des vaincus. D’ailleurs, le projet commence en 1948, clin d’œil au 1984 de George Orwell, paru cette année‑là et qui parle du gauchissement de l’histoire par les vainqueurs. En suivant cette folle entreprise, on pourrait penser aussi, à la généreuse imposture de Good Bye Lenin !. (1).

« On pourra apprendre le passé ensemble » (2)

L’exil des Palestiniens, le vol de leur terre, la non‑application des résolutions de l’Organisation des Nations‑Unies : il est très délicat de parler de ces sujets, sans raccourci. Le Théâtre Majâz y parvient pourtant. Pour ce faire, il mêle la fiction (de ce qu’aurait pu être cette terre où jadis les communautés coexistaient) à des notations documentaires glaçantes. Il fait aussi alterner avec beaucoup de discernement les moments d’émotion et les passages comiques, voire burlesques. Enfin, il présente une histoire où le rescapé des camps nazis se sent frère du prisonnier palestinien des camps de réfugiés, où le génocide des juifs n’est pas une fin de non‑recevoir à toute plainte concernant le comportement des juifs sionistes.

Autre qualité du spectacle : un travail de troupe où chacun trouve sa place dans sa spécificité, et où les hommes comme les langues dialoguent. Cette façon d’être ensemble entre évidemment en écho avec l’histoire des Optimistes. Il y a donc une cohérence profonde entre le propos et sa forme. Et quand viennent saluer, main dans la main, les comédiens, on a l’impression qu’ils sont les héritiers de leurs personnages. Beau moment d’humanité, belle pièce aussi. Si le jeu de certains acteurs est parfois plus clownesque que fin, c’est un parti pris. D’ailleurs, d’autres (comme l’actrice qui interprète Myriam) s’imposent par leur justesse. Quant à la scénographie de David Buizard, elle est pertinente et pleine de ressources : un quadrilatère central représente la maison, autour on découvre des espaces de circulation où l’on peut aussi représenter d’autres lieux. Le plateau se métamorphose selon l’époque où l’on se trouve, et les éléments de scénographie tournent comme des cadrans. Ainsi, nous sommes en quelque sorte dans une maison à remonter le temps. Les objets scéniques sont les métonymies de leurs époques, et se métamorphosent selon le besoin.

Pas de pesanteur, mais de la grâce

Surtout, la mise en scène est remarquable, vraiment. Rien de pesant ni de prétentieux. Déplacements, jeux de scène, écriture de plateau créent de belles images qui font sens et créent l’émotion. Le travail sur la lumière de Martin Adin en est un bel instrument, mais pas le seul. En effet, l’emploi parcimonieux de la vidéo est aussi juste et poétique, et le frottement entre différents types de jeu est opérant. Certains scènes ont ainsi de la grâce. Nous nous souviendrons pour notre part d’une jolie valse maladroite, de scènes burlesques de café, d’un mur de dossiers qui attire le regard en l’empêchant, d’une scène muette au cinéma.

« Nos yeux et nos cœurs ont faim » racontent les réfugiés. Nous avons eu la chance ce soir, à des milliers de kilomètres de Jaffa, d’être rassasiés. 

Laura Plas


(1) Film de Wolfgang Becker, sorti en 2003, où un jeune homme reconstruit une R.D.A. de fiction grâce à ses talents de cinéaste amateur, pour ne pas causer un choc fatal à sa mère qui s’est réveillée après un long coma.

(2) Citation d’un des personnages du spectacle.


Les Optimistes, de Lauren Houda Hussein et Ido Shaked

Majâz Théâtre

Courriel de la compagnie : majaz.theatre@gmail.com

Mise en scène : Ido Shaked

Avec : Julien Allouf, Henry Andrawes, Mathieu Coblentz, Hamideh Ghadirzadeh, Ghassan el‑Hakim, Sheila Maeda, Bashar Murkus, Lauren Houda Hussein, avec la participation de Christine Paquier

Création lumière : Martin Adin

Scénographie : David Buizard

Costumes : Sophie Visentin

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Site du théâtre : www.theatre-du-soleil.fr

Du 8 novembre au 22 décembre 2012, les jeudi et vendredi à 20 h 30, les samedis à 14 heures et 20 h 30, les dimanches à 14 heures

Durée : 2 h 30

18 € | 14 € | 12 €

En hébreu, arabe et français surtitrés

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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