Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 avril 2010 7 25 /04 /avril /2010 13:47

Coucou-sur-Seine, ou bien coucou

à la scène ?

 

Vous êtes interpellés dans « les Oiseaux », d’Aristophane, à la Comédie-Française : « Tenez, chers spectateurs, imaginez que l’un de vous ait des ailes ». Vous entrerez ainsi dans une guerre avec les XXL des stratosphères plus puissants que Lui, dieu de l’Olympe. Mais cette guerre est plutôt un combat avec le texte d’Aristophane, dont nous ne sommes pas sûrs qu’Alfredo Arias sorte vainqueur.

 

La pièce s’ouvre devant le rideau. Deux femmes cherchent la direction à prendre pour rejoindre le pays des Oiseaux. « Cogne du genou, dit l’une, cogne de la tête, dit l’autre, pour que cela fasse double bruit. » Le rideau s’ouvre : apparaît la place Colette, avec la Comédie-Française comme en jeu de miroir. Cette place devient une frontière, une limite conceptuelle, entre le monde des hommes et celui des dieux. Après une cérémonie d’intronisation de la Reine du monde, la pièce se termine comme elle s’était ouverte, par les mêmes mots. La place Colette disparaît. Le rideau se ferme.

 

Deux Athéniens décident de quitter leur ville corrompue, en se laissant pousser des ailes pour faire allégeance à l’espèce ancienne des Oiseaux. Ils veulent fonder une cité idéale, utopique, entre terre et ciel. À cette fin, ils cherchent à convaincre les Oiseaux de leur droit prioritaire à exercer le pouvoir sur terre et par rapport aux dieux de l’Olympe, car ils sont les plus anciens de tous les êtres.

 

oiseaux brigitte-enguerand

« les Oiseaux » | © Brigitte Enguérand

 

Or, Arias fait de ces deux Athéniens deux femmes, en énonçant explicitement combien les homosexuels seraient bien accueillis. Plusieurs fois, des allusions sont formulées aux « bi », aux « trans », aux « XXL ». Ensuite, il fait de cette cité idéale, « Coucou-les-Nuées », « Coucou-sur-Seine », faisant allusion au débat sur l’identité nationale. Mais il joue de la polysémie « Seine » et « scène » pour faire de cette cité une métaphore du théâtre. C’est la fondation du théâtre des oiseaux unis qui est célébrée. La pièce tout entière devient un hymne à la gloire du théâtre, de son pouvoir. C’est lui qui doit diriger le monde. À chaque oiseau est attaché un rôle du répertoire (Phèdre, Cyrano, etc.). La langue des oiseaux devient ainsi une métaphore de la poésie. « Les paroles donnent des ailes à tout le monde. »

 

La pièce se transforme peu à peu en comédie musicale, selon des compositions de Bruno Coulais. Airs joyeux, mais sans grand rapport avec les Oiseaux d’Aristophane, que nous étions pourtant venus voir, et entendre.

 

Les Oiseaux ont beau voler, virevolter, voltiger, ils ont beau être dotés d’ailes bariolées, nous ne sommes pas enlevés. Les oiseaux sont alliés contre les puissants. Ils ne sont pas toujours ailés. Si les costumes de Françoise Tournafond sont flamboyants, le décor oriental élégant, les comédiens excellents (surtout Catherine Hiegel en Camarade Constance, et Loïc Corebery en Coryphée), le parti pris baroque du metteur en scène est beaucoup moins convaincant. Alfredo Arias a cherché à « moderniser » la pièce d’Aristophane, par des clins d’œil constants à la situation politique contemporaine (les impôts, l’immigration – « on traque les immigrés, il y a un climat pourri » –, la xénophobie, les pratiques de dénonciation, l’identité nationale) et par des jeux de mots trop appuyés, par exemple « bénévole » pour « bene vole ». De sorte que c’est la réalité politique, sociale et culturelle de notre pays qui est le plus souvent exposée, et débattue.

 

Finalement, Arias fait jouer ses oiseaux-comédiens dans la salle, le public étant pris à partie. Il lui est même demandé de prendre des ailes et de voler – « Chers spectateurs, prenez des ailes » –, sans doute pour échapper à une lassitude qui le gagnait doucement. 

 

Guy Samama

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Oiseaux, d’Aristophane

Entrée au répertoire

Texte publié à L’Avant-scène théâtre (nº 1281, avril 2010)

Traduction, adaptation et mise en scène : Alfredo Arias

Assistante à la mise en scène : Stéphanie Risac

Avec : Catherine Salviat (La Huppe), Catherine Hiegel (Camarade Constance), Martine Chevalier (Belle Espérance), Alain Lenglet (le Poète, le Parricide, et Poséidon), Céline Samie (l’Extraterrestre-Royauté et Iris), Loïc Corbery (le Coryphée), Nicolas Lormeau (Cyrano et Prométhée), Shahrokh Moshkin Ghalam (le Serviteur de La Huppe, Méton et XXL), Hervé Pierre (le Vendeur de décrets, le Voyant, le Délateur et Héraclès)

et les élèves-comédiens de la Comédie-Française dans le rôle du Chœur : Camille Blouet, Christophe Dumas, Florent Gouëlou, Géraldine Roguez, Chloé Schmutz, Renaud Triffault

Scénographie : Roberto Platé

Costumes : Françoise Tournafond

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Musique originale : Bruno Coulais

Coordination musique : Anne Coulais

Direction du chant : Raoul Duflot-Verez

Avec la participation exceptionnelle d’Emily Loizeau pour les chansons Black Bird et Quelle étrange nature

Emily Loiseau intervient avec l’aimable autorisation de Polydor, un label Universal Music France

Maquillages : Suzanne Pisteur

Collaboration artistique : Amaya Lainez

Assistante à la scénographie : Charlotte Maurel

Assistante aux lumières : Jessica Duclos

Comédie-Française, salle Richelieu • place Colette • 75001 Paris

Location : 0825 10 1680

Guichets ouverts du lundi au dimanche de 11 heures à 18 heures

Métro : Palais-Royal, Musée-du-Louvre (1 et 7), Pyramides (7 et 14)

Bus : lignes 21, 27, 39, 48, 67, 68, 69, 81, 95

Du 10 avril 2010 au 18 juillet 2010, matinées à 14 heures, soirées à 20 h 30

Durée du spectacle : 2 heures environ, sans entracte

De 5 € à 37 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Marie 09/01/2011 14:45



Moi j'ai vraiment aimée cette pièce, du début à la fin.


Je la recommande.



Alcibiade 03/10/2010 11:11



Bonjour,


J'ai récemment vu la pièce et je ne peux que vous faire part de certaines de mes réflexions vis-à-vis de votre critique.


Si des aspects de la mise en scène d'Alfredo Arias peuvent être des choix contestables, à mon sens celui de faire référence à la place Colette et au théâtre apporte peu à la pièce d'Aristophane,
il est injuste de lui reprocher des infidélités au texte.


Il suffit de lire la pièce, et au mieux dans la traduction de Victor-Henri Debidour, pour voir que le texte joué sur scène est extrêmement proche de l'esprit d'Aristophane mais aussi de la
lettre.


Ainsi toutes les citations dans votre critique sont des traductions littérales du dramaturge grec, dans cette pièce Aristophane parle bien de ceux qui dénoncent les étrangers, la critique du
"bling-bling" des Dieux et surtout le Coryphée s'adresse directement aux spectateurs (c'est d'ailleurs une caractéristiques des Comédies antiques) pour leur énumérer les avantages d'avoir des
ailes. Si l'usage de chansons d'Emily Loizeau n'est pas toujours réussi cela se rattache aussi aux représentations antiques qui étaient accompagnées d'instruments.


J'ai été voir ce spectacle avec ma grand mère qui plusieurs fois lors de la représentation m'a dit : "Là ils y vont fort avec le texte, c'est étonnant" et pour chaque passage incriminé
c'était mot pour mot le texte antique.


 


Je pense que finalement les critiques que vous adressez sont le signe de la réussite de la pièce qui parvient à faire passer, à notre plus grand étonnement, toutes les excentricités du texte
d'Aristophane, les jeux de mots plus ou moins grivois mais aussi la satire sociale qui reste malheureusement d'actualité.



Rechercher