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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 18:30

Le monde merveilleux et frappadingue

de la bande à NoNo

 

Très cher NoNo,

J’ai à te parler, c’est très sérieux. Depuis que je vous ai vus, toi et ta troupe de saltimbanques déjantés, je suis tombée sur la tête. C’était à l’espace cirque d’Antony. L’endroit est paumé, et pour venir te voir, tu n’as pas intérêt à louper la navette (j’en sais quelque chose !). En tout cas, je suis encore un peu sonnée. Je ne sais pas ce que tes NoNo ont mis dans mon verre pendant qu’ils faisaient « leur cirque » l’autre soir, mais je les soupçonne très fortement de m’avoir rendue ivre… Ivre de couleurs et d’amour, pour un bon moment.

 

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« Les NoNo font leur cirque » | © Théâtre NoNo

 

NoNo. Rien de plus facile que de prononcer ce drôle de petit mot : placez votre bouche en cœur, arrondissez généreusement vos lèvres et détachez-en chaque syllabe : NoNo, NoNo, NoNo… Mi-absurde, mi-puéril, le mot amuse autant qu’il étonne. Ce n’est ni une pièce de Guitry ni un personnage pour enfants, mais le patronyme d’une troupe et d’un lieu d’expression artistique implanté à Marseille : le Théâtre NoNo. Dirigée par Serge Noyelle, cette compagnie, légèrement frappadingue (c’est rien de le dire), invente un univers fantasmé et fantasmant aux couleurs vives et à la voix un peu fêlée. Facile à prononcer, certes. Mais pas simple à raconter…

 

Si NoNo était une partition musicale, nous penserions que c’est l’essence d’une note pure extraite d’une apparente cacophonie. Si NoNo était une langue, nous dirions que c’est Babel retrouvée. Si NoNo était une image, divagation des chimères et inconsistance de la psyché, nous lui serions infidèles. Mais comment dire alors ? Comment rendre ce charivari des sens, rapporter ce feu d’artifice des voix, palper cet entrelacement des corps, révéler ce métissage des âmes ? Oui, c’est cela : comment dire l’indicible ? C’était inévitable. Cet art en perpétuel mouvement nous échappe. Alors comment ?

 

Te voilà, toi le fou, le désarticulé, à te pendre au bout d’une corde. Dans cette Ballade des pendus, tu te balances toujours plus loin. Tes chairs se tordent, tes muscles se gonflent, tes membres craquent pour aller encore plus haut. Les Ailes du désir soulèvent ton corps et te poussent… jusqu’au vertige.

 

Comme un mariage du ciel et de l’enfer

Toi, le bel acrobate, comme un mariage du ciel et de l’enfer, avec ta peau noir ébène, tu appelles à ta source la belle amazone. Son étalon blanc file autour de la piste. On ne sait qui regarder, qui admirer… la belle ou la bête ?… Tu m’emportes avec toi dans l’errance de ton rêve éveillé.

 

Et toi, l’homme au cerceau, tu oses braver les éléments. De quel droit ? Tu te loves dans leur matrice, t’enroules à l’intérieur et, avec une dextérité folle, défies la loi de la gravité. Vraiment, tu me donnes le vertige, et pour la peine, tiens, je bois à ta santé. Seulement, tu ne le sais que trop bien, « rien ne dure ». Cet anneau terminera seul sa chute, et tu entendras son martèlement tambouriner contre le sol. Sa plainte résonne encore à mes oreilles de spectateur ivre.

 

Jolis plans-séquences tant les images sont travaillées et la portée visuelle forte. De la lumière aux costumes, le public est plongé dans un onirisme quasi constant. Mais, au milieu de ces envolées lyriques, les cocasseries de la bande à NoNo fusent, et le décalage est systématique. Clin d’œil obligé aux frères Fratellini, les cinq comédiens permanents de la compagnie passent par tous les états, aiment à se noyer dans le ridicule et à friser la ringardise. Ils sont déguisés et caricaturés à souhait (tous les clichés sont permis)… de l’état de clown à celui de bête, il n’y a qu’un pas. L’ironie est piquante, et l’on rigole parfois bien malgré nous. Ce bal des dingos est passé au crible par un Monsieur Loyal (Serge Noyelle) parfois bien sévère et dont la moralité est à remettre en question. Ce directeur, metteur en scène et plasticien ne ménage donc ni son image ni celle de sa troupe. Ne nous trompons pas, au milieu de ces rires, l’attendrissement et l’émerveillement tiennent en émoi.

 

Mais si encore ce n’était que cela Les NoNo font leur cirque, des numéros bien huilés, quelques talentueux acrobates, de drôles de clowns décalés, on dirait : c’est beau, c’est grand, c’est drôle et muchas gracias pour cette jolie soirée ! Mais non, pas si vite. Je me retourne, je cherche parmi les nombreux musiciens une voix sourde et envoûtante. Quelle est-elle ? Mes yeux arpentent d’un bout à l’autre la piste circulaire. Enfin, j’ai l’idée de lever les yeux : une diva haut perchée surveille d’un œil attentif ce chœur d’artistes, ce monde qui grouille sous ses larges jupes…

 

Cœur en peine ou folie d’une âme en déroute ?

Qui est-elle ? Tour à tour fée bienveillante ou étrange sorcière, elle égrène ses paroles comme des prophéties. Sagesse d’un cœur en peine ou folie d’une âme en déroute ? Tel un énorme mamelon, sa gigantesque robe de bal l’aspire littéralement. Qu’attend-elle ? Cela, Beckett nous le dirait peut-être, tant ce personnage (complètement décalé et un poil versé dans l’absurde) ressemble parfois à la vieille Winnie *. Mais, dans ce rôle, Marion Coutris n’est pas que cela. C’est aussi le chant rond et grave d’une diva, la psalmodie d’une comédienne à l’imagination loufoque, la signature d’un auteur qui aime les mots sans bornes. Dans cette belle symphonie en mouvement, je reste accrochée à tes lèvres, suspendue à ton verbe. Certes, tes r ont roulé jusqu’à moi pour me mettre en garde… je sais bien, tu me l’as dit, « Rien ne dure ».

 

Alors, allons chercher l’essentiel, extirper la substantifique moelle. C’est là l’exigence de Serge Noyelle : toujours recommencer. Non pour trouver. Mais pour continuer à chercher.

 

Ô toi, le Chagall des temps modernes, sous ton œil exigeant et paternel, tu transportes avec toi tes rêves de bohémien. Ta troupe est immense, ta famille nombreuse… Qu’à cela ne tienne ! Tes rêves sont assez grands pour qu’ils se réalisent. Avec ton cirque aux mille facettes, tu as su te poser en observateur d’un monde vu comme à travers un beau vitrail. Alors, comment dire ce qui est déjà un poème à lui tout seul ? Ce que tu m’as offert l’autre soir, c’est un moment de grâce suspendu dans les airs, un temps d’amour accroché aux étoiles de ta diva. 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Personnage d’Oh les beaux jours de Samuel Beckett


Les NoNo font leur cirque !

Création collective de la compagnie Le Théâtre NoNo

Textes de Marion Coutris et de Serge Noyelle

Musique : Marco Quesada

Site : www.theatre-nono.com

Mise en scène : Serge Noyelle et Marion Coutris

Avec : Rémi Boissy, Héloïse Bourgeois, Oto Camara, Marion Coutris, Louise Faure, Flávio Franciulli, Thomas Gestin, Caspar Hummel, Guillaume Juncar, Grégori Miege, Claire Nouteau, Serge Noyelle, Manel Pons Romero, Patrice Pujol, Netty Radvanyi, Laure Sinic, Sabrina Sow, Noël Verges, William Underwood

Musiciens : Daniel Beaussier, Christophe Gauthier, Stefano Genovese, Marco Quesada

Collaboration artistique : Estelle Chabretou, Jonathan Sutton

Création costumes : Catherine Oliveira, Stéphanie Vareillaud

Maquillage : Aline Raymann

Direction technique : Éric Valentin

Création lumière : Richard Psourtseff

Régie lumière : Éric Carnet

Régie son : Alexandre Pluchino, Jean-Luc Cosme

Régie plateau : Guillaume Aurelio

Agrès : Géraldine Rieux

Espace cirque d’Antony • rue Georges-Suant • 92160 Antony

(En collaboration avec le Théâtre à Châtillon, le Théâtre Firmin-Gémier-La Piscine)

Réservations : 01 41 87 20 84

Du 21 janvier au 13 février 2011, les mardi, vendredi, samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures et mercredi à 14 h 30, relâche les lundi et jeudi et le 9 février 2011

Durée : 2 h 15

22 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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