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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 14:41

Bric brillant

à brac vertigineux !


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


Au Théâtre de la Tempête, un public hétéroclite se presse pour assister à l’épopée fleuve d’Eugène Sue « les Mystères de Paris ». C’est avec beaucoup d’audace que William Mesguich réalise une adaptation périlleuse mais ingénieuse de l’œuvre. Une mise en scène trépidante porte sept comédiens renversants.

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« les Mystères de Paris » | © B.-M. Palazon

D’emblée, le public est confronté à un climat pesant – ambiance Cour des miracles… – et fait face à des personnages qui errent hagards sur un plateau vide et noir. Étrangement, chacun semble avoir choisi une tenue pour l’occasion. Le plateau est agrémenté de gros tuyaux épars d’où s’échappent des fumées brouillardeuses qui dégagent une atmosphère malsaine. Cette promiscuité immédiate avec les acteurs crée une sorte de malaise tacite et finit par étouffer la ruche bourdonnante de l’auditoire qui s’installe. Peu à peu, mouvements et bruits s’estompent, comme happés par un souffle rauque invisible. Les entrailles palpitantes de Paris s’animent. Ce climat initial aussi prenant marque l’intelligence de la mise en scène de William Mesguich pour une œuvre aussi dense, où l’on pourrait facilement se perdre dans le détail ou l’extravagance.

Les situations de jeu s’enchaînent dans une économie de moyens avec juste ce qu’il faut d’accessoires pour éclairer l’action. Le décor fait de deux plateaux qui se chevauchent est scindé par un rideau de fil. Les lumières ingénieuses en clair-obscur et quelques extraits musicaux rythmiques ou lancinants se succèdent, permettant de faire cohabiter des mondes différents en parallèle. Ce mélange est propre au réalisme populaire de l’œuvre de Sue.

Ici, le fil rouge se noue autour de la Goualeuse Fleur-de-Marie et de l’aristocrate Rodolphe. Il rehausse également la part chimérique et parfois fantastique des différents tableaux… Il restitue également l’ambiance poisseuse des années 1840 dans les tréfonds d’un Paris crasseux et glauque où grouille la fange de la société. La scénographie d’Anne Lezervant efficace et discrète permet à une action scénique aussi complexe de se dérouler sans encombre.

Par ailleurs, l’adaptation subtile de cet ouvrage de 1 300 pages réduit à deux heures de texte par l’excellente Charlotte Escamez n’a pas perdu l’essence de sa poésie.

Sept jeunes comédiens accomplis

La distribution est jeune, totalement investie, parfaitement homogène. Sept comédiens interprètent une trentaine de personnages, dont Monsieur ou Madame Loyal(e) tour à tour. Dans ce jeu de rôles éreintant, tous les sujets y passent : justice, politique, prostitution, avortement, malversations, etc. Ces acteurs de théâtre accomplis possèdent tous une technique exemplaire qui leur permet d’assurer une performance physique et nerveuse éprouvante. C’est un plaisir d’écouter leur timbre et leur élocution parfaite, audible et sans effort. Leurs voix résonnent, gaillardes, et se transforment à souhait pour habiter les lieux. À aucun moment, on ne se lasse de l’intrigue et de ses circonvolutions. L’ensemble est dynamique, original, inventif, voire puissant.

L’héroïne Fleur de Marie de Sterenn Guirriec se révèle être une tragédienne lumineuse bouleversante. Les autres comédiens, dont l’histoire s’articule autour de la sienne, ne sont pas en reste, et habitent de leur gouaille les méandres sinueux de ce conte sombre et épique. Que ce soit le Chourineur emporté de Romain Francisco, la Madame Pipelet de Julie Laufenbuchler, la zozoteuse asthmatique Rigolette de Marie Frémont, l’effroyable la Chouette de Zazie Delem ou l’irréductible Martial de Jacques Courtès, tous sont gorgés de talent. Mais c’est peut-être la prestation lyrique de William Mesguich qui colore le plus cette version d’une connotation romantique, brûlante et exacerbée. Son Rodolphe, personnage aristocratique emblématique, se faufile au milieu de la misère et devient une sorte de héros de la révolution sociale. Il finit par être moins envahi par la vengeance que pénétré d’une humanité ou d’une altérité emprunte d’amour. Cette plongée dans les souterrains du cœur nous avale comme un monstre nauséeux. L’on ressort ébloui par la virtuosité de ces artistes qui se transforment à souhait pour nous provoquer et nous émouvoir. 

Praskova Praskovaa


Les Mystères de Paris, d’Eugène Sue

Adaptation : Charlotte Escamez

Mise en scène : William Mesguich

Avec :

– Jacques Courtès : Monsieur Loyal, Jacques Ferrand, le Maître d’école, Squelette

– Zazie Delem : Madame Loyale, la Veuve Martial, la Chouette, la Nourrice, la Fermière

– Romain Francisco : Monsieur Loyal, Morel, François Germain, le Chourineur, Polidori, Tortillard

– Marie Frémont: Madame Loyale, Rigolette, Sarah, Cecily

– Sterenn Guirriec : Madame Loyale, Fleur de Marie, Louise

– Julie Laufenbuchler : Madame Loyale, Madame Pipelet, la Louve, Madame Séraphin, l’Ogresse

– William Mesguich : Monsieur Loyal, Rodolphe, Martial

Scénographie et accessoires : Anne Lezervant

Costumes : Alice Touvet, assistée de Marion Harre et Émilie Roy

Lumières : Mathieu Courtaillier

Son : Vincent Hulot

Maquillages : Eva Bouillaut, assistée de Noémie Beucler

Photos : © B.-M. Palazon

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

http://www.la-tempete.fr

Du 16 mai au 16 juin 2013, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures sans entracte

Tarifs : 18 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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