Vendredi 25 mai 2012 5 25 /05 /Mai /2012 17:35

Après l’amour


Par Solenn Denis

Les Trois Coups.com


Fassbinder, Fassbinder, Fassbinder ! Miam ! Tu te régalais d’avance, te léchant les babines. On en avait fait tout un plat. Mais chef Calvario l’a servi tiède...

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« les Larmes amères de Petra von Kant » | © Coulonjou-Gentil

Avec les Larmes amères de Petra von Kant, Fassbinder fait une proposition cruelle de lucidité sur les rapports humains. La pièce est désenchantée, mais le sublime tient en cette vision terrible et crue de la dévoration qui se joue dans l’amour. Or, la mise en scène que propose Calvario est tout sauf âpre. Ôtant l’essence même du propos de Fassbinder, il donne à voir une sorte de drame bourgeois où le pathétique tient lieu de virulence. Les personnages, caricatures d’eux‑mêmes, nous emmènent dans un second degré dérangeant, et cette distance dilue la dureté, l’aseptise par nos rires suffisants. Car oui, nous devenons les juges de leurs faiblesses et aliénations, comme un cran au‑dessus d’eux. Même la dimension pathologique de ces rapports aux autres, familiaux et amoureux, est effacée au profit d’une farce morale sur notre égoïsme et notre mesquinerie.

Alors, les larmes amères deviennent seulement ennuyeuses. Il n’y aura pas eu de sublime en préambule à la montée des eaux, non, nous ne sommes pas montés haut, très haut, suffisamment haut pour que la chute soit belle. Pourtant, Maruschka Detmers tient haut la pièce sur ses épaules, la chute aurait dû avoir lieu. Car, oui, les comédiennes sont sublimes. Mais il semble qu’il y a eu une étrange direction d’acteurs. Le potentiel est évident pour chacune, et néanmoins, cela ne marche pas. Chacune est enfermée dans un code de jeu très différent, entre cinéma muet, telenovela, théâtre de boulevard et Almodovar : grand écart ! Et chacune joue sa partition à la perfection. Mais, flûte, il y a un truc qui ne marche pas dans tout cela…

Pas franc du collier

Car aucun choix ne semble fait et assumé jusqu’au bout. Un parti pris qui ne l’a pas été, pris. On est le cul entre deux chaises, et pourtant les fauteuils sont confortables… Quelque chose reste flou, indéfini, on flotte. Calvario a parfaitement saisi, intellectuellement, le propos de la pièce et connaît les différentes faces de l’auteur, énonçant qu’« avec Fassbinder, il faut être dans la vérité absolue sinon ça sonne faux ». Et pourtant, il a raté le coche. La vérité est absente du plateau. Il y a trop de théâtre, trop de mascarade. Un décor kitsch bling‑bling qui fait de Petra une créatrice de mode ringarde de seconde zone alors qu’elle est censée être brillante et reconnue ; de la musique fashion et old school à la fois, branchouille, quoi ; des costumes lamés or clinquants, de la perruque blonde platine, etc. Trop de théâtre tue le théâtre. Où est la vie ? Où est le vivant ? L’humanité ? Tu n’as vu que des masques et des poses, il manquait la substance derrière. Et si c’est un choix, car peut‑être cela en est un, alors il n’est pas assez affirmé et assumé pour être vraiment pertinent.

Si comme il le dit, Calvario voulait faire une tragédie, alors il est passé à côté de la poésie brutale qui en est la sève. Comme si le texte ne pouvait se suffire à lui‑même, comme s’il fallait broder autour beaucoup de fioritures, à coups de gros traits, nous faire une lecture simpliste de la pièce pour que tu puisses avoir accès à Fassbinder sans répulsion. Oui, c’est un peu la sensation : être pris pour un jambon. Oui, c’est ça ! C’est ce truc‑là qui t’a dérangé ! En appuyant le grotesque des caractères, on dirait qu’on te force à les regarder de haut en cherchant ton rire, les déshumanisant sans pour autant assumer leur monstruosité. Chaque personnage est pathétique, tu n’as envie de sauver personne, y’ en a pas un que tu as envie d’aimer. Personne pour te toucher, tu ris un peu, jaune, de leur misère affective. Mais tu ne seras pas touché.

Cependant, il faut saluer la dernière partie du spectacle, l’anniversaire de Petra où, enfin, on sort de ce tiède pour un peu de violence brute ; où, enfin, les rires dans la salle sont offusqués. Enfin, cela pue la douleur et le mal‑être, enfin on s’approche de la terreur de Fassbinder. Enfin sale, enfin âpre, plus rien de pathétique, plus de jugements, juste les charognards que nous sommes, à nu. À deux doigts de la Eva Perron de Copi. Le salut était là. La même veine, dans le fond. Et c’est beau, enfin beau et puissant. Comme le dit alors Petra à sa mère : « Ce n’est que maintenant que je commence à aimer. ». Voilà, c’est ça. Avant, tout n’a été que jeux de séduction et de pouvoir, jeux de paons, jeux de mains, jeux de vilains. Avant, tout est laid, on ne peut aimer que lorsque tout est fini. Après l’amour seulement, on aime vraiment. Après l’amour, après le théâtre que l’on (se) joue. Voilà. Maintenant, j’aime Petra. 

Solenn Denis


Les Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder

L’Arche éditeur, 1997

Saudade Compagnie • 1, rue Jean-Beausire • 75004 Paris

Mise en scène : Philippe Calvario

Traduction : Sylvie Müller

Assistante à la mise en scène : Lola Accardi

Avec : Maruschka Detmers, Joséphine Fresson, Julie Harnois, Roberto Magalhaes, Odile Mallet, Carole Massana, Alix Riemer

Costumes : Aurore Popineau

Conseils scénographies : Audrey Vuong

Lumière : Jean‑François Breut

Son : Éric Neveux et Muriel Valat

Accessoires : Muriel Valat

Perruques : Antoine Mancini

Maquillages : Fabrice Pinet

Athénée-Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra‑Louis‑Jouvet • 75009 Paris

Site du théâtre : www.athenee-theatre.com/

Réservations : 01 53 05 19 19

Du 22 mai au 9 juin 2012 à 20 heures, mardi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 40

32 € | 27 € | 23 € | 20 € | 16 € | 14 € | 12 € | 11,5 € | 7 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 1 commentaires
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