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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 02:29

Une nausée artificielle


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Des expéditions d’Yves de Kerguelen (1734-1797) dans les mers australes, où celui-ci a cru prendre possession au nom de Louis XV d’un continent mythique regorgeant de richesses, Alexis Ragougneau a tiré une fable cruelle sur le mensonge et sur la folie. Servie par une écriture ingénieuse, une mise en scène inventive et des acteurs excellents, elle n’a néanmoins pas réussi à me convaincre jusqu’au bout.

Mille sept cent soixante-douze. Le navigateur Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec découvre, dans les quarantièmes rugissants, une terre inconnue. De retour vers la France, il perd le contact avec son deuxième bateau, le Gros-Ventre, sur lequel embarque le seul homme à savoir que ce que l’on espère être un nouveau continent n’est en réalité qu’une petite île désolée. À Versailles, on s’enthousiasme pour ce Colomb français. Louis XV lui ordonne de repartir pour y fonder une colonie.

Kerguelen était-il donc fou ? Pouvait-il réellement croire à ce continent fabuleux, lui qui avait vu de ses yeux ce bloc noir assailli par le vent ? Cette tension entre la réalité et le rêve, qui est la matière même de la pièce, est servie par une écriture qui use avec maestria d’un procédé contrapuntique, où dans une même scène le texte de deux personnages différents – souvent très éloignés dans l’espace – se mêlent, s’opposent, se révèlent l’un l’autre. Ainsi en est-il, en particulier, de cette scène qui met en parallèle le désir de Louis XV de posséder une terre vierge et le refus de Kerguelen d’aborder l’île, qu’il devine stérile.

L’action se déroule en effet non seulement sur le pont du Roland, le navire amiral de Kerguelen, mais aussi à Versailles, où Louis XV est en train de mourir. Joué par un Frédéric Jessua spectral et glaçant, ce personnage exprime l’angoisse du néant, qui semble être la véritable origine de cette expédition. Kerguelen est l’instrument d’un désir royal de puissance et de vie d’autant plus impérieux qu’il se devine sur le seuil de l’abîme. Pour combler ce vide, pour conjurer cette angoisse, il n’était que d’inventer un nouveau paradis. Le spectateur croise aussi, dans ses errances maritimes, Le Boisguehenneuc, l’officier qui a exploré l’île. Joué par un Xavier Valoteau excellent, maquillé comme un acteur du cinéma expressionniste, il apporte une touche d’humour à la pièce et semble incarner, quant à lui, le douloureux cheminement d’une vérité que personne ne veut voir.

© Antonia Bozzi

Car, en réalité, la corruption est partout. Au début maintenue dans les bas-fonds de l’âme et des cales, elle devient de plus en plus manifeste à mesure que s’accumulent les déceptions et que le temps use le matériel et les hommes. Le bois de la coque pourrit, la nourriture est infestée par les vers, les esprits commencent à s’égarer dans leurs propres fantasmes. Les acteurs, au début maquillés et fardés, habillés de manière impeccable, se déguenillent et laissent apparaître leur véritable visage. L’île noire semble exercer une influence maléfique sur ceux qui s’approchent trop d’elle. À moins qu’elle ne soit plutôt le miroir apocalyptique de la vérité de chacun.

Cette entreprise folle – folle car fondée sur un rêve sans fond – révèle en effet la part innommable qui semble constituer pour Alexis Ragougneau la réalité ultime de ses personnages. Kerguelen est l’impuissance incarnée : il délaisse sa maîtresse Louison (poignante Émilie Patry), qu’il avait embarquée clandestinement avec lui sous le déguisement d’un mousse, et refuse de se confronter à la réalité catastrophique de l’île. L’officier Ducheyron (Franck Clément) laisse éclater la violence de sa nature. Le lunaire et touchant naturaliste Brugnères (Benoît Costa), dévasté par sa passion pour Louison, fait montre quant à lui d’inquiétantes tendances psychotiques.

Mais ce qui m’a gêné dans cette pièce est que ce réel n’est pas à proprement parler révélé au spectateur : il lui est plutôt asséné, ressassé, martelé, comme si l’auteur tenait absolument à générer un effet d’écœurement. Cette complaisance envers le sordide, cet acharnement à créer la nausée finissent certes par porter leurs fruits acides, mais engendrent aussi une prise de distance. Non seulement l’empathie pour les personnages s’estompe, non seulement le mouvement cathartique s’arrête – car chacun abrite sans doute en lui-même une chimère dangereuse –, mais le temps commence à se faire sentir long. L’apologue est un soulagement.

J’ai ressenti d’autant plus de frustration que la mise en scène de Frédéric Ozier, les lumières, la bande-son étaient à la hauteur du travail de tous les comédiens : excellentes. À vouloir se montrer puissante, pénétrante, dénuée de la moindre complaisance, l’écriture d’Alexis Ragougneau, malgré ses très grandes qualités, a, pour moi, manqué son objectif : saisir le spectateur dans ses tripes, dans ses tréfonds, où il sait que le monstre sommeille… Était-il encore besoin d’ajouter du sel dans ce breuvage amer ? Ce quelque chose d’ostentatoire, d’emphatique, d’artificiel, a gâché à mes yeux un talent évident. C’est dommage, mais porteur néanmoins d’authentiques promesses. 

Vincent Morch


Les Îles Kerguelen, d’Alexis Ragougneau

Mise en scène : Frédéric Ozier | Acte 6

Avec : Émilie Patry, Antoine Cholet, Franck Clément, Benoît Costa, Frédéric Jessua, Aurélien Osinski, Xavier Valoteau

Scénographie : Neda Loncarevic

Univers sonore : Ludovic Gugliellmazzi

Lumières : Florent Barnaud

Costumes : Victoria Vignaux

Maquillages et perruques : Laura Ozier, assistée d’Élodie Martin

Régie : Gilles David, Yann Nedelec

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 24 septembre 2009 au 25 octobre 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 30

18 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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