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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 19:06

L’amour dans les vestiaires


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Construit avec finesse, profondeur, humour, « les Grands Plateaux » convoquent, autour du metteur en scène et danseur Jean‑Philippe Naas de la compagnie En attendant… et du texte de l’auteur Denis Lachaud, huit hommes autour de la trentaine, saisis par les réminiscences de l’adolescence autour de la genèse du sentiment amoureux. Confessions croisées, qui passent par le corps, le jeu, le drame et l’effort sportif.

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« les Grands Plateaux » | © Frédéric Iovino

Ce sont huit garçons, physiquement très divers, de la génération des 25‑35 ans. Rivalités, sueurs froides et combats de cour de récréation… Projetés quelques années en arrière, les huit protagonistes sont entraînés dans un dispositif de retour en enfance, à la source de la construction du genre, pour comprendre et décortiquer ses mécanismes, et revenir à la pureté des sentiments et à la reconnaissance de l’identité de chacun.

Les grands plateaux, c’est un vaste parquet aux espaces délimités, quadrillés de couleurs. Il y a aussi des bancs, ceux des vestiaires, des ballons colorés, tous les accessoires qui composent un terrain de jeu pour huit hommes et un entraîneur. Soudain, les corps se mettent en vie, en jeu, les ballons rebondissent sur le sol avec un bruit sourd, étouffé. Deux équipes se constituent pour former une similipartie de basket, où déjà se dessinent les mécanismes d’opposition, d’exclusion, de désir et de colère.

Quand l’entraîneur s’éclipse, les souris dansent… et aussi s’expriment. Leur parole est d’abord très codée, hétérosexuelle, empreinte du « code d’honneur », de la fameuse « pudeur masculine ». Une oreille traîne toujours dans un coin ; dans les vestiaires, on s’attendrit, on se rapproche, les masques de l’ultravirilité tombent – pas aussi vite qu’on les impose, hélas… – et le passé remonte. La rudesse des mots se mue en doux témoignages d’amour, sensibles et drôles. L’écriture âpre et douce, à la fois coup de poing et caresse, de Denis Lachaud, si formidable à entendre, se coule idéalement dans cet espace de tension. Tout y est, jusqu’aux souvenirs des bancs des vestiaires, où les corps nus se frôlent avec plus ou moins d’émoi ou de gêne.

La catharsis brutale du sport

Au‑delà de la scénographie, qui fait aussi intervenir la vidéo avec moins de pertinence, la métaphore du sport parcourt tout le spectacle, jusqu’à l’appréhension des codes amoureux : qu’est‑ce qu’un engagement sentimental sinon une mêlée dont le corps et l’esprit ne sortent pas indemnes ? Il faut passer par la catharsis brutale du sport et de la sueur, du contact et de la lutte, pour que la parole advienne.

L’autre référence, à la fois incongrue et évidente, c’est la métaphore de Roméo et Juliette, filée tout au long du spectacle : la scène du balcon rejouée par deux garçons frémissants ; les Montaigu contre les Capulet, deux équipes sportives hargneuses, qui se retrouvent à égalité, ayant l’un et l’autre piétiné les sentiments sincères par goût du jeu de massacre.

Il y a, au milieu du groupe, le canard boiteux, le canard sauvage, le mis à l’écart, le différent, victime à la présence importante. C’est l’observateur des paroles, le regard qui transperce, la présence qui gêne, sur laquelle on se défoule pour ne pas s’y voir en miroir. Dans son isolement, sa clairvoyance, il conclut le spectacle par des mots plein d’espoir. On en sort secoué, la rétine encore marquée par le dernier solo dansé de Jean‑Philippe Naas, ses mouvements nerveux, douloureux et amples de grande araignée, sa compréhension de celui qui reste. 

Sarah Elghazi


Les Grands Plateaux, par la compagnie En attendant…

Édité chez Actes Sud‑Papiers.

Textes de Denis Lachaud

Mise en scène : Jean-Philippe Naas

Avec : Guillaume Bachelé, Jérôme Baelen, Vincent Curdy, Cédric Duhem, Arthur Dumas, Antoine Ferron, Yordan Goldwaser, Mounir Othman, Sylvain Pottiez

Assistante à la mise en scène : Aude de Rouffignac

Scénographie : Juliette Barbier et Mathias Baudry

Costumes : Juliette Barbier, assistée de Sonia Montuelle

Vidéos : Laurent Pernot et Benjamin Crouigneau

Musiques : Jérôme Laferrière

Lumières : Nathalie Perrier

Production : Cécile Henny

Production de la compagnie En attendant…

Coproduction : Filature, scène nationale de Mulhouse ; La Rose des vents

Avec l’aide du ministère de la Culture et de la Communication-D.I.C.R.É.A.M., de la D.R.A.C. de Bourgogne, du conseil régional de Bourgogne, du conseil général de Côte‑d’Or, de la ville de Dijon, de la S.P.E.D.I.D.A.M. et de l’A.D.A.M.I.

Avec le soutien de l’A.B.C.‑Dijon.

La Rose des vents, scène nationale Lille‑Métropole • boulevard Van‑Gogh • 59650 Villeneuve‑d’Ascq

Renseignements et réservations : 03 20 61 96 96 et sur www.larose.fr

Spectacle présenté dans le cadre du festival Prémices coorganisé par le Théâtre du Nord et La Rose des vents

Le 16 avril 2012 à 21 heures et les 18 et 19 avril 2012 à 19 heures

Durée : 1 h 30

20 € | 16 € | 12 € | 7 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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