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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 14:07

Nos sens nous trompent


Par Élise Ternat

Les Trois Coups.com


Riche d’une programmation diversifiée, la Maison de la danse propose tout au long de l’année, en plus d’innombrables pièces chorégraphiques, bon nombre de formes hybrides où la danse flirte avec le cirque, le théâtre corporel et l’acrobatie. « Les Fuyantes », présentées du 4 au 6 avril 2012, dernière création signée à quatre mains par Boris Gibé et Camille Boitel, en constituent un brillant exemple.

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« les Fuyantes » | © Jérôme Vila/Contextes

Sur scène, ils sont cinq individus en combinaison de travail, cinq clowns gris, comme piégés dans un univers clos et pourtant infiniment modulable. Entre réel et illusions technologiques, la frontière est perméable. Une ville faite de multiples quadrillages se construit pour laisser rapidement place à un espace dont les murs en Lycra bougent et dont le sol penche dangereusement. On ne sait pas très bien si l’action a lieu dans un vaisseau spatial en proie à des secousses ou si cette ambiance hallucinée est celle d’un mauvais rêve prémonitoire. Les perspectives et angles de fuite s’affolent, et nos yeux cherchent la logique qui rythme les changements permanents de cette étonnante architecture, sorte de sixième personnage fantasque et plein de surprises. Difficile de faire la différence entre une trappe et une fausse porte dérobée, un personnage et son ombre. En effet, le dispositif scénique mêlant les éclairages aux effets vidéo est si savant qu’il met à rude épreuve nos sens dans une réalité numérique qui nous échappe.

Poétique et burlesque

De nombreuses séquences se succèdent dans une tonalité qui oscille entre poésie et burlesque. Tout évolue, tout se transforme, et pourtant il semble impossible pour les cinq étranges acrobates caméléons de se défaire des réactions en chaîne dont ils sont l’objet. Ces prisonniers des temps modernes reproduisent inlassablement les mêmes actes, dans une maîtrise gestuelle tout à fait remarquable. Sans relâche, ils cherchent à sortir, en ouvrant une trappe puis une autre, en se faufilant ou en rampant. Ils vont, viennent d’en haut, d’en bas, d’un côté puis de l’autre, mais rien n’y fait. En silence et sans l’ombre d’une expression, leur volonté de s’échapper pour de bon de cet univers fermé sur lui-même semble inébranlable. Mais les murs sont si mouvants et leurs contours si changeants que toute tentative de s’en affranchir semble désespérée. Dès lors, la répétition associée à l’absence d’intrigue donne lieu un rythme propice à la contemplation, voire à l’évasion.

Les divers éclairages, qu’ils soient colorés ou stroboscopiques, laissent place à de courtes plages de noir entre lesquelles les esthétiques se succèdent. On pense par exemple à l’univers des comic books américains pour le choix de lumières aux couleurs totalement surexposées, parfois à la magie du cinéma muet de Charlie Chaplin, ou encore au film 2001 l’Odyssée de l’espace pour le côté aseptisé du décor. Monochrome et épuré au point d’en être clinique, ce dernier n’en demeure pas moins intimiste. Concernant les plages musicales, elles sont tissées de sonorités concrètes et électroniques. Quant aux bruits de craquement et autres crissements, ils sont là pour accompagner l’instabilité et lui donner encore davantage de matière.

Forme hybride qui associe les arts du cirque à la danse acrobatique pour les nombreuses gestuelles qu’on y croise, les Fuyantes saisissent avant tout pour sa dimension plastique. On ne peut que reconnaître à cette pièce d’art contemporain en mouvement sa beauté étonnante. Ce n’est donc en rien surprenant si deux années ont été nécessaires à la compagnie Les Choses de rien pour créer ce spectacle, qui, en se réappropriant la pensée cartésienne selon laquelle nos sens nous trompent, interroge notre perception du monde, au regard d’une société numérique de demain. Mais la dimension esthétique, aussi séduisante soit-elle, ne suffit pas toujours à pallier l’absence d’une intrigue et se risque finalement à l’écueil du formalisme. 

Élise Ternat


Les Fuyantes, de Boris Gibé

Conception, scénographie : Boris Gibé

Mise en scène : Camille Boitel

Avec : Boris Gibé, Éric Lecomte, Florent Blondeau, Xavier Kim, Anna Calsina Forrellad

Création sonore et conception du dispositif interactif : Antoine Villeret

Création lumière : Annie Leuridan

Dispositif temps réel : Cyrille Henry

Création images : Olivier Arnaud, Camille Baudelaire, Cyrille Henry, Annie Leuridan, Emmanuelle Vié Le Sage, Antoine Villeret

Création textile, costumes : Florinda Donga

Construction, décors : Nil Admirari, Les Choses de rien

Coordination technique sur la création, régie plateau : Bertrand Duval

Régie plateau, construction machinerie : Mathieu Delangle en alternance avec Marinette Julien

Régie générale, régie son : Fabrice Duhamel

Régie lumière-vidéo : Emmanuelle Vié Le Sage

Photos : Jérôme Vila / Contextes

Administration de production : Bernard Saderne

Administration de diffusion déléguée : Marie Cassal

Diffusion : Jean-François Pyka

Production : Les Choses de rien

Production déléguée : Bonlieu, scène nationale Annecy

Maison de la danse • 8, avenue Jean-Mermoz • 69008 Lyon

Site du théâtre : www.maisondeladanse.com

Réservations : 04 72 78 18 00

Du 4 au 6 avril 2012 à 19 h 30 et 20 h 30

Durée : 1 heure

24 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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