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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 22:30

Sombre modernité aux Francophonies

 

Aux « Francos », on découvre des artistes bien sûr, mais on se rencontre aussi, on échange nos points de vue, nos cultures… Mais il y a une chose qu’apparemment on ne peut pas faire, ni refaire : le monde. En dehors des pièces québécoises, qui se distinguent par leur relatif optimisme, la plupart des créations rendent compte d’une réalité plutôt désenchantée. Peut-on discerner une lueur d’espoir, au bout du tunnel ? À travers deux lectures et un spectacle, nous nous penchons sur la question.

 

inepties-volantes thierry-burlot

« Inepties volantes », de et par Dieudonné Niangouna
© Thierry Burlot

 

Deuxième jour de lectures pour les élèves de la Séquence 6 de l’Académie. Après nous avoir rassasiés avec Buffet chinois la veille, ils nous font cette fois découvrir deux textes d’une grande richesse : Mythmaker ou De l’obscénité marchande de Manuel Antonio Pereira et Paradise de Lolita Monga. Malgré les évidentes différences qui distinguent les deux univers de ces pièces, on y retrouve une même critique de la modernité, pourvoyeuse de marginaux en tous genres. Incarnés par de jeunes comédiens métropolitains, les exclus qui peuplent les deux pièces dépassent les frontières, des générations et des territoires.

 

« Je m’appelle M. Clay et ma monstruosité est devenue un conte. » Vieil homme d’affaires américain fortuné mais esseulé, le M. Clay de Mythmaker incarne une élite économique pourrie de l’intérieur, et désireuse de contaminer ce qui l’entoure. Dépourvu de toute histoire personnelle, c’est celle des autres qu’il tente de s’approprier. Par tous les moyens. Maître du storytelling, art de raconter des histoires dans le but de convaincre un auditoire, il s’emploie à faire se réaliser une légende de marin parvenue jusqu’à lui. Une mise en abyme se met alors en place : en guise de metteur en scène, le businessman fait appel à un serviteur, qui se charge du casting puis de la scénographie. S’il ne s’agit là que d’une lecture, et que les acteurs restent la plupart du temps derrière un pupitre, un véritable travail sur le corps est réalisé, l’audace allant jusqu’à la nudité pour s’accoupler.

 

Sosso, Espérance, Coco, Solo et Lino
sont des monomaniaques

Les méfaits du capitalisme et de la consommation à outrance ne s’arrêtent pas là. On les retrouve dans la lecture suivante, Paradise, dont la langue tout imprégnée de créole a dû poser un problème d’interprétation. Les jeunes comédiens de langue française allaient-ils tenter d’adopter un accent étranger, au risque du ridicule ? Ou préféreraient-ils franciser le texte par leur prononciation ? Ils ont, semble t-il, fait le choix le plus judicieux en optant pour la seconde possibilité. Certes, on n’entend pas la musicalité du créole, mais la poésie du langage est sauvegardée. Le résultat fait penser au théâtre de Daniel Danis, dont la langue n’est assimilable à aucun idiolecte connu, mais est pourtant compréhensible. Peut-être les personnages de la pièce de Lolita Monga n’ont-ils pas vraiment besoin de s’exprimer tant leur solitude est grande. Car Sosso, Espérance, Coco, Solo et Lino sont des monomaniaques. L’un cultive ses brèdes *, un autre regarde la mer à longueur de journée, tandis qu’un autre encore essaie de s’envoler… Derrière toutes ses histoires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer, il y a la fille du supermarché, ou plutôt son fantôme, qui hante la conscience de chacun. Disparue un beau jour, sans explications, après avoir subi des conditions de travail éprouvantes, elle est le symbole de la modernité dans la pièce, surtout pour une île telle que la Réunion, où l’auteur situe sa pièce.

 

Le même soir, les Inepties volantes n’offre guère une vision plus optimiste… L’auteur et interprète, Dieudonné Niangouna, accompagné à l’accordéon par Pascal Contet, exhume un violent épisode d’une histoire pleine de heurts, celle du Congo Brazzaville. D’emblée, la présence des deux hommes sur scène est placée sous le signe de la révolte, du rejet du climat de haine qui règne sur le pays. Encadré par un rectangle lumineux, Dieudonné Niangouna entame son récit, sur un rythme aussi chaotique que l’épisode relaté. L’accordéon suit les inflexions de la voix, d’abord par un grondement produit par un amplificateur. Puis, quand les paroles retrouvent un calme relatif, quand elles s’assemblent en une sorte de slam dont la poésie émeut, l’instrument produit une mélodie lente et profonde. La guerre civile dont il est question, celle qui déchire le Congo entre 1993 et 1998, nous plonge alors dans une horreur viscérale tant nos sens sont mis en alerte. Le délire du narrateur, qui tente par tous les moyens d’échapper à la guerre, ne passe plus seulement par les mots eux-mêmes : ceux-ci volent, on a qu’à en saisir quelques-uns au passage, et se laisser ballotter par leur flot qui nous submerge…

 

Au final, que répondre à la question initiale ? La tendance est plutôt à la morosité, certes, mais dans chacune de ces pièces une lueur d’amour, si ténue soit-elle, vient redonner espoir dans un monde dévasté. Dans Mythmaker, les sentiments déjouent les machinations du vieux Clay, tandis que dans Paradise, ils réunissent Espérance et Solo, contre toute raison. Jusque dans le Congo ravagé par la guerre civile, un peu d’humour, un air de musette, font renaître un peu d’espérance, juste assez pour rendre possible un avenir… 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Les brèdes désignent un ensemble très divers de feuilles comestibles de nombreuses plantes et qui sont cuisinées avant d’être consommées, la cuisson inhibant sans doute les toxines de certains de ces végétaux.


Mythmaker ou De l’obscénité marchande,
de Manuel-Antonio Pereira

Direction : Anton Kouznetsov

Avec : Yannis Bougeard, Denis Boyer, Aurore James, Amélie Esbelin, Laure-Hélène Favennec, Mathilde Monjanel, Thomas Visonneau, Aurélie Ruby

Le Zèbre/Expression 7 • 20-22, rue de la Réforme • 87000 Limoges

Dimanche 26 septembre à 10 heures

Entrée libre

Paradise, de Lolita Monga

Direction : Anton Kouznetsov

Avec : Yannis Bougeard, Denis Boyer, Aurore James, Amélie Esbelin, Laure-Hélène Favennec, Thomas Visonneau

Le Zèbre/Expression 7 • 20-22, rue de la Réforme • 87000 Limoges

Dimanche 26 septembre à 11 h 30

Entrée libre

Les Inepties volantes, de et par Dieudonné Niangouna

Paru aux Solitaires inempestifs

Création musicale et interprétation : Pascal Contet

Lumières : Xavier Lazarini

Régie son : Christina Clar

Administrateur de production : Marie Cassal

Opéra de Limoges • 48, rue Jean-Jaurès • 87000 Limoges

Samedi 25 septembre à 20 h 30

17 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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