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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 16:28

Noir et flamboyant « Scapin »


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Laurent Brethome confirme avec ces « Fourberies de Scapin » très noires son talent de metteur en scène et de directeur d’acteurs. En feu follet joyeux, Jérémy Lopez est époustouflant.

fourberies-de-scapin-615 philippe-bertheau

S’il installe la pièce, fidèlement aux indications de Molière, dans un port anonyme, forcément interlope, accueil de toutes les misères et de tous les trafics, Laurent Brethome le farde de couleurs très contemporaines et très sombres. Ce n’est pas la vieille ville si photogénique qu’il nous fait visiter, plutôt les docks inquiétants habités de grands conteneurs métalliques que nous découvrirons pivotants pour servir de caches, de ruelles, de prisons et surtout d’objets de plateau propices aux sauts, aux courses-poursuites, aux escalades. Qui résonnent aussi des coups violents qu’ils reçoivent. Ici, les bruits sont soit feutrés, soit brutaux. La mise en scène est très physique – Scapin est une pièce jeune (même si Molière l’écrit à la fin de sa vie) – et les comédiens enchaînent les acrobaties, occupant tout l’espace scénique.

Entre ces conteneurs se faufilent des personnages capuche rabattue sur les yeux qui s’appellent du geste ou du sifflet, échangent cigarettes et autres produits indéterminés, trimballent des bonbonnes de gaz. L’endroit est assez sinistre, il évoque des dangers très actuels, et la suite nous le confirmera : on y bastonne ferme, on y manie la lame avec dextérité (voire la tronçonneuse), on sort un flingue pour un mauvais regard, pas de code d’honneur empêchant de se jeter à plusieurs sur un homme isolé… Laurent Brethome n’hésite pas à verser l’hémoglobine et à nous offrir quelques scènes de grand-guignol. Ce sont les bas-fonds de n’importe quel port, de ceux que hante la peur et que tiennent les bandes. Un lieu poissé de sang où seule la débrouille permet à un Scapin de survivre.

Effrayant et jubilatoire

Ce serait mal connaître le metteur en scène et l’auteur que de croire que seuls les misérables sont capables de vilenies : Argante et Géronte, chacun à sa manière, sont tout aussi dangereux. Le premier, incarné par Philippe Sire, est un grand bourgeois corseté de noir comme un croque-mort dont les poches recèlent beaucoup trop d’argent pour être honnêtes. Géronte (Benoît Guibert), quant à lui, méchant comme une teigne, sait faire mordre la poussière à n’importe quel petit malfrat. On sent que leur pouvoir à la fin l’emportera et que l’insolence ne peut s’imposer qu’un instant, celui du théâtre. Tous deux ont pour principal souffre-douleur leur propre fils, dont aucune désobéissance n’est tolérée, fils qu’on soufflette, humilie, bat comme plâtre.

Il ne faudrait pas croire cependant que le metteur en scène oublie de nous donner la comédie. On rit beaucoup à ce Scapin. D’abord parce que Laurent Brethome en rajoute dans le comique de répétition pour la plus grande jubilation des spectateurs. Il est à noter que les interprètes sont parfaitement justes et précis, tout est millimétré et la mécanique bouffonne opère à merveille. Ensuite parce qu’il introduit dans la pièce de courtes séquences comme des clins d’œil au public d’aujourd’hui. Par exemple, celle fameuse de la galère où Scapin, pour échapper aux questions, se met à siffler Il était un petit navire, bientôt imité, bien malgré lui, par son interlocuteur… Et de moquer la xénophobie d’hier en répétant à l’envi : « Turc. Turc ? Oui, Turc. ».

Si toute la distribution est homogène et remarquable, le Scapin de Jérémy Lopez est passionnant : sa rouerie éblouit d’autant plus qu’on sent chez lui une véritable joie à faire fonctionner ses cellules grises, une authentique loyauté pour ses jeunes maîtres. C’est un politique et l’organisateur réel des Fourberies. Il répartit les rôles, attribue sa place à chacun, a cent idées à la fois qu’il met en scène comme de petites pièces à l’intérieur de la grande. Et, dans le final que Laurent Brethome tire du côté de la tragédie, il sait trouver les accents de Sganarelle et faire référence à la mort sur le plateau de l’immense Molière. Scène sublime et bouleversante. 

Trina Mounier


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Les Fourberies de Scapin, de Molière

Cie Le Menteur volontaire

www.lementeurvolontaire.com

Mise en scène : Laurent Brethome

Avec : Morgane Arbez, Florian Bardet, Cécile Bournay, Yann Gzarnier, Benoît Guibert, Thierry Jolivet, Jérémy Lopez (de la Comédie-Française), Anne‑Lise Redais et Philippe Sire

Scénographie : Gabriel Burnod

Lumière : David Debrinay

Costumes : Julie Lacaille

Création musicale et interprétation : Jean-Baptiste Cognet

Dramaturgie : Daniel Hanivel

Assistanat à la mise en scène : Anne-Lise Redais

Photographie : Thomas Bertheau

Conseiller acrobaties : Thomas Sénécaille

Regard chorégraphique : Éric Lafosse

Maquillage : Emma Fernandez

Vidéo : Adrien Selbert

Décor : Les Constructeurs

Régie générale : Gabriel Burnod

Régie lumière : Sylvain Tardy / Rodolphe Martin

Régie plateau : Nicolas Henault

Regard bienveillant : Catherine Ailloud-Nicolas

Merci à Jeanne et Georges Heynard

Théâtre de la Croix-Rousse • place Johannès-Ambre • 69004 Lyon

www.croix-rousse.com

Du 8 au 10 octobre 2014 à 20 heures, le samedi 11 octobre à 16 heures

Durée : 2 heures

28 € | 20 € | 11 €

Tournée :

– Les 14 et 15 octobre 2014 : Dole – Les Scènes du Jura, scène nationale

– Le 16 octobre 2014 : Vesoul – Théâtre Edwige-Feuillère, scène conventionnée

– Les 4 et 5 novembre 2014 : La Roche-sur-Yon – Le Grand R, scène nationale

– Du 6 au 15 novembre 2014 : Clamart –Théâtre Jean-Arp, scène conventionnée

– Le 17 novembre 2014 : Vendôme – L’Hectare, scène conventionnée

– Du 18 au 23 novembre 2014 : Nantes – Le Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique

– Les 25 et 26 novembre 2014 : Laval – Théâtre, scène conventionnée

– Du 27 au 29 novembre 2014 : Beaupreu – Scènes de pays dans les Mauges, scène conventionnée

– Les 2 et 3 décembre 2014 : Villefranche-sur-Saône – Théâtre, scène conventionnée

– Du 8 au 10 décembre 2014 : Chambéry – espace Malraux, scène nationale de Chambéry et de la Savoie

– Le 11 décembre 2014 : Roanne – Théâtre

– Du 16 au 18 décembre 2014 : Toulouse – Théâtre Sorano / Jules-Julien

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Publié par Les Trois Coups - dans Rhône-Alpes | 2014-2015
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