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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Le Chemin de croix d’Annie Rozier
Pour traiter du drame de l’enfance abîmée, Anna Rozière convoque les figures familiales. « Les Fidèles », comédie noire menée tambour battant par une troupe de talent, est jubilatoire. Des personnages déjantés, un texte décalé, une mise en scène enjouée à voir seul… ou en famille !
« Les Fidèles, histoire d’Annie Rozier » | © J.-M. Lobbé
Des cadavres dans les placards, une grand-mère empaillée, « des morts froids comme des culs de nonnes » mais qui ressuscitent ! Non, il ne s’agit pas d’un film fantastique. Juste d’un cauchemar que fait Annie Rozier, dont les Fidèles raconte l’histoire depuis sa naissance.
La similitude entre les noms (Anna Rozière-Annie Rozier) laisse à penser que des éléments biographiques ont nourri cette pièce. Toujours est-il que le personnage principal convoque les figures de son passé, règle ses comptes, démonte la mécanique de sa famille frappée par la malédiction. À moins que celle-ci ne soit tout bonnement dérangée ! Entre un grand-père qui n’en finit pas d’agoniser, une grand-mère gâteuse, une mère hystérique, un oncle pervers, une sœur autiste et véritable souffre-douleur, les pathologies sont plutôt sévères !
Et les racines de cet arbre généalogique sont profondes. Les maladies, la folie, l’inceste remontent à loin. Parmi les cadeaux de baptême que reçoit Annie Rozier, dernier chaînon de cette lignée : Petit Jacques, bébé momifié, un mort-né qu’on se refile de génération en génération ; le portrait d’un aïeul atteint de la gangrène et sa jambe de bois ; des gamelles pour faire mijoter de bons poisons. Car dans cette famille-là, on ne se transmet que le pire !
Le poids de l’héritage familial et de la religion
L’angoisse chevillée au corps, des visions terrifiantes, un récit au plus près des épreuves… C’est l’introspection qui permet à cette frêle jeune femme de grandir : « Regarder en face. / Les yeux de ta mémoire ». Alors, comment gripper cet engrenage infernal ? Comment conjurer le sort ? En accomplissant son chemin de croix ?
Pour exorciser ses démons intérieurs, Anna Nozière semble privilégier la démarche psychanalytique à celle religieuse. Alors que la cérémonie catholique qui commémore la passion du Christ comporte 14 tableaux, l’auteur achève sa pièce sur la scène xiii. Fi de ces « sornettes et galimatias » ! La tête hors de son « édredon de chrysanthèmes », Annie Rozier se lève pour ne pas finir morte, elle aussi, et regarde le ciel. En somme, la lumière plutôt que l’obscurantisme. Du coup, cela empeste l’encens dans le spectacle.
Si la petite parvient à s’en sortir, c’est par refus d’être « fidèle » aux ancêtres, aux croyances et aux superstitions. Ce sont les mots qui l’aident à s’élever, ces mots terribles qui affirment la personnalité, des mots d’abord chuchotés, puis articulés de plus en plus fort. Le premier monologue évoque le Cri de Munch. Les suivants, tous portés par un souffle poétique, sont autant de respirations entre les scènes chorales, brèves et trépidantes. Libérée, la parole se charge de symboles pour mieux se délester de toute la cruauté de l’existence. Loup pris au piège de chasseurs inhumains, Annie Rozier finit couronnée par un aigle royal.
Osmose réussie entre trivial et burlesque
Mot à mot, pas à pas, la jeune femme trace son chemin. Comme un fil tendu vers le public, sa parole met en mouvement les souvenirs de l’enfance et vivifie cet espace cerné de fantômes. Des pans entiers de son histoire se rejouent sur scène, espace mental, ventre matriciel, où elle se débat. Fantasmes, rêves, des images puissantes surgissent du fond de la mémoire. Quand la boîte de Pandore s’ouvre, ça cogne fort, ça jouit, ça fuse. Désirs et pulsions refoulées s’entrechoquent joyeusement. On rit jaune car c’est féroce. Rien de plombant dans ce spectacle sur le poids de l’héritage familial. Au contraire, beaucoup de légèreté, grâce à une imagination débridée, un traitement sans une once de naturalisme, sans pathos ni psychologie.
On pense à Mouawad pour la quête identitaire, à Ionesco pour l’absurdité des dialogues, à Pommerat pour l’onirisme, à Kantor aussi pour ce théâtre de la mort ritualisé, à Buñuel, enfin, pour les bondieuseries et le surréalisme. Mais Anna Rozière est un vrai auteur, avec un univers singulier, une langue originale, un style qui lui est propre. C’est un nom à retenir. Le Théâtre de Sartrouville a eu raison de soutenir l’ambitieux projet de cette jeune artiste à l’étonnante maturité (même si elle travaille déjà depuis une vingtaine d’années !).
Truffé de détails cocasses et de répliques qui font mouche, le texte est aussi remarquablement mis en scène. Faisant cohabiter l’effroyable et le rire, Anna Nozière a trouvé le juste équilibre pour traiter de ce délicat sujet. L’humour, l’expressionnisme à l’œuvre, exploités par de nombreuses trouvailles scéniques, apportent le recul nécessaire pour transcender la violence. On sort de là davantage sonné qu’ému, mais c’est délibéré. Et cela n’est pas plus mal, car, parfois, il vaut mieux en rire !
Conçu comme un vaudeville, le spectacle est mené tambour battant. La direction d’acteurs restitue le rythme très musical du texte, tout en rupture et assonances. Les comédiens qui composent cette galerie de personnages grotesques s’amusent comme des fous. Virginie Colemyn, qui endosse le rôle important de la mère, est époustouflante de bout en bout. Elle suinte la folie par tous les pores de sa peau. L’actrice porte ce personnage qui prend la vie, en même temps qu’elle la donne, jusque dans sa voix et dans sa chair. Engagée, elle se livre corps et âme sans aucune inhibition. C’est un véritable monstre de scène.
Vivant – vital même – les Fidèles transmet, par son énergie et sa puissance, une bouffée d’oxygène qui peut aider à briser les chaînes familiales, pour nouer des liens dans un chemin de vie librement tracé. ¶
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Les Fidèles, histoire d’Annie Rozier, d’Anna Nozière
Publication aux éditions Les Solitaires intempestifs, novembre 2009
Compagnie Anna-Nozière
Avec : Catherine Bœuf, Virginie Colemyn, Fabrice Gaillard, Camille Garcia, Martial Jacques, Julie Lesgages, Marina Moncade, Pascal Thétard
Assistante à la mise en scène : Geneviève Thomas
Collaboration artistique : Denis Loubaton
Scénographie : Cécile Léna
Lumière : Antonin Liège
Son : Loïc Lachaise
Costumes : Cécile Léna et Patricia de Petitville
Musique : Julie Läderach et Soslan Cavadore
Fabrication de « Petit Jacques » : Stéphanie Dumont et Cécile Venier-Alla
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines–C.D.N. • place Jacques-Brel • 78500 Sartrouville
Réservations : 01 30 86 77 79 ou resa@theatre-sartrouville.com
Du 7 au 11 décembre 2010 à 21 heures, sauf jeudi à 19 h 30
Navette gratuite aller-retour depuis Paris : Charles-de-Gaulle - Étoile (réservation indispensable)
Durée : 1 h 20
26 € | 17 € | 13 € | 8 €
Autour du spectacle :
Les dialogues de Sartrouville : « Théâtre, de l’intime à la résilience collective », rencontre animée par Sophie Joubert, journaliste
Samedi 11 décembre 2010 à 17 h 30, entrée libre
Impatience - festival de jeunes compagnies
Ateliers Berthier • 1, rue André-Suarès • 75017 Paris
Métro : Porte-de-Clichy
Samedi 18 juin 2011 à 15 heures et 20 heures
Tournée :
– Théâtre Jean-Arp-scène conventionnée de Clamart (92), 25 et 26 novembre 2011 à 20 h 30
– A.T.P. d’Aix en Provence (13) (à confirmer), 15 mars 2012
– L’E.S.P.A.L.-scène conventionnée-Théâtre du Mans (72), 22 et 23 mars 2012
– Le Festin-C.D.N. de Montluçon (03), 27 et 28 mars 2012
– Les Treize Arches-Nouveau Théâtre de Brive (19), 10 avril 2012
– Espaces Pluriels de Pau (64), 3 mai 2012
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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