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Lundi 23 juillet 2012 1 23 /07 /Juil /2012 20:25

Un truculent Trissotin tient l’affiche

à Grignan

 

Pas un instant de répit pour Grignan. À peine le village de la marquise de Sévigné a‑t‑il clôt son très vigoureux Festival de la correspondance qu’il laisse place à Molière, au château. Après Brigitte Jaques‑Wajeman ou Jean‑Luc Revol, le canadien Denis Marleau prend en effet la main. Il met en scène des « Femmes savantes » qui manquent d’un brin de folie, mais qu’emportent un bel esprit de troupe et un Trissotin magistral.

 

femmes-savantes-trissotin-300 claire-matras Les Femmes savantes de Marleau fredonnent un air de dolce vita sous le soleil de Provence. Armande (Noémie Godin‑Vigneau) et Henriette (Murielle Legrand), deux sœurs en maillot de bain années 1950, l’une « savante », l’autre plus vivante que sa pédante cadette, se crêpent le chignon. Motif de la discorde : le savoir des savantes… Un bassin en guise de fontaine de Trevi, tout à fait inattendu au milieu de la cour de Grignan. Pour cause, c’est de l’esbroufe, un bassin en carton‑pâte, pour rire. Il remplit parfaitement son office. Dans cette atmosphère de vacances finissantes, des mégères bien éduquées trépignent de joie à l’idée de rencontrer le maître ès effets de manche, le pédant furieux adepte du bon mot, de l’enfumage, du sonnet pompeux, de la ballade amphigourique : Trissotin (Carl Béchard). Il est le monsieur de ces dames avides d’apprendre, pensant s’émanciper en tombant sous le joug du pédant, aveugles. Le borgne Trissotin est roi.

 

Son arrivée, après une scène d’exposition un brin empesée entre Armande et Henriette, électrise à l’instant le rythme de pièce. Trissotin tiré à quatre épingles débarque en Vespa. Cheveux touffus frisés au vent, Carl Béchard dans sa redingote seyante s’essaie aux bons mots rimés avec une aisance de charlatan hilarant.

 

Tout le monde la désire

À ses côtés, Bélise (Sylvie Léonard) ne démérite pas. Elle, c’est la sœur alcoolique de Chrysale (le père des deux sœurs), toujours un drink en main, Martini, sex on the beach, ou approchant. Tout le monde la désire, elle le croit, du moins : il y a Trissotin, bien entendu, mais aussi le très aimable Clitandre (François‑Xavier Dufour), dont l’amour pour Henriette ne serait qu’un prétexte. Son jeu de poule fantasmant, gagnant par dépit le parti de l’érudition, est rôdé. De même, celui de la mégère bien éduquée endossé par Philaminte. Elle houspille son piteux mari Chrysale avec un allant de harpie et, en femme libérée ou se libérant, rêve de fonder son académie.

 

Denis Marleau a inscrit l’ensemble dans le carcan des années cinquante fermentant la libération des sexes et des genres, dans ces années cinquante pourtant encore bien engoncées dans leurs certitudes, dans leurs codes éculés. Pas certain que cet ancrage soit toujours bien manifeste et raccord avec le texte, mais la transposition demeure bien vue.

 

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« les Femmes savantes » | © Claire Matras

 

La scénographie, d’une sobriété respectueuse de la beauté du lieu, rehaussée d’un simple jeu de lumières et de projections discrètes, habille un décor dépouillé, concentré sur le bassin central. On s’assoit sur ses rebords, on marche tout autour, on y clapote, on s’y baigne. Les histrions du savoir et de la belle formule manquent d’y glisser. On craint le flop, tandis que flotte sur cette famille en villégiature un air délétère qu’on respire aussi chez Goldoni. Denis Lavalou, dans la peau de Vadius, compose un magnifique pédant pétri de rigidité, de cocasserie guindée, affublé d’un gros accent et d’un petit vélo ; Martine, la servante est acoquinée avec Ariste ; les deux valets, artistes du passe-passe, bernent Chrysale, leur maître. Tous s’entendent et se répondent.

 

Une mise en scène d’une parfaite limpidité

Quelle troupe ! Pas une syllabe ni un alexandrin n’est manqué, nonobstant un rythme à la six-quatre-deux, une intrigue menée tambour battant. Denis Marleau, plus connu en France pour ses faits d’armes… savants, à la Comédie-Française, signe une mise en scène d’une parfaite limpidité. Elle donne à cette pièce foutraque une armature. Il la recadre, pour le meilleur et le pire. Resserrée, filant droit, elle perd en folie et gagnerait à se débrider un brin. Les pédantes pourraient s’exposer davantage, s’inspirant de cet échange savoureux entre Clitandre et Trissotin. Trissotin : « J’ai cru jusques ici que c’était l’ignorance / Qui faisait les grands sots, et non pas la science. — Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant / Qu’un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant. ».

 

En guise de morale : sus au sot savant ! lancerais‑je, me flattant d’une fort belle allitération, au service d’une hyperbole apophtegmatique que ne renierait pas Cicéron… si je ne craignais de paraître plus savant que les savantes et plus trissotinesque que Trissotin lui‑même. Sobrement, saluons donc – comme les quelques 700 spectateurs qui, depuis des semaines déjà, ont réservé la quasi‑intégralité des places en vente chaque soir – l’esprit de troupe qui anime ce Molière au château et, d’un simple « Bravo, Marleau ! », concluons ! 

 

Cédric Enjalbert

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Femmes savantes, de Molière

Mise en scène et scénographie : Denis Marleau

Avec : Henri Chassé, Christiane Pasquier, Noémie Godin‑Vigneau, Muriel Legrand, Bruno Marcil, Sylvie Léonard, François‑Xavier Dufour, Carl Béchard, Denis Lavalou, Estelle Clareton, Stefan Glazewski, Damien Heinrich

Collaboration artistique et conception vidéo : Stéphanie Jasmin

Costumes : Ginette Noiseux

Composition musicale : Denis Gougeon

Lumières : Marc Parent

Maquillages et coiffures : Angelo Barsetti

Château de Grignan • 26230 Grignan

Réservations : 04 75 91 83 65

http://chateaux.ladrome.fr

Du 28 juin au 18 août 2012 à 21 heures

Durée : 2 heures

19 € | 13 € | 15 € | 7 €

Tournée :

– Théâtre du Nouveau‑Monde de Montréal, du 2 au 27 octobre 2012

– puis au Québec du 15 novembre au 15 décembre 2012

Publié dans : FRANCE-ÉTRANGER 1998-2012 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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