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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 20:51

Le jeu qui fait triompher l’amour


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Luc Bondy présente une mise en scène réjouissante et subtile des « Fausses Confidences » de Marivaux, au Théâtre de l’Odéon. Le jeu des comédiens permet l’éclosion sur scène d’un désir amoureux qui pénètre naturellement l’imagination des spectateurs.

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« les Fausses Confidences » | Pascal Victor

Les Fausses Confidences (1737) fait partie de ces comédies en prose surnommées les « surprises de l’amour » : Marivaux y représente des êtres surpris par l’amour et analyse la façon dont le désir naissant grandit et se satisfait. La singularité de cette pièce en particulier réside dans l’artifice, le roman inventé par un valet industrieux, qui permet à l’amour – choisissant au hasard les cœurs qu’il transperce – de triompher.

Dorante, bourgeois désargenté violemment charmé par la riche veuve Araminte, se fait embaucher comme intendant (chargé de gérer ses affaires). Dubois, son ancien valet devenu laquais chez Araminte, a eu cette idée car il souhaite l’enrichir par le mariage. Les obstacles à cette machination sont nombreux. Déjà, la mère d’Araminte, Madame Argante, conspire avec la suivante et amie de sa fille, Marton, pour marier Araminte au Comte Dorimont. L’oncle de Dorante veut marier ce dernier d’abord à Marton (qui recevra une dot d’Araminte) puis à une riche prétendante. Les préjugés sociaux et les tabous psychologiques taraudent Araminte. Pourtant, en une journée, à coups de fausses confidences, de stratagèmes et de manipulations graduées, orchestrées par un valet maître du jeu, l’amour de Dorante va être reconnu et celui de la fière Araminte dévoilé et finalement assumé !

« La sincérité comme ruse suprême ou forme de mensonge » est bien ce qui aiguille la mise en scène de Luc Bondy. Voilà pourquoi il ouvre son spectacle sur un dialogue entre Dorante et Dubois (et non entre Dorante et le balourd Arlequin) – intervertissant ainsi les scènes i et ii de l’acte I. Campé par l’excellent Yves Jacques, Dubois est élégant, inquiétant ; il fume ou s’assoit sur un fauteuil tel un maître, avant d’épousseter le manteau de Dorante, dans une attitude servile. Il introduit dans la place (la maison de la riche bourgeoise Araminte) le jeune amoureux transi qui accepte, non sans ambiguïté, de jouer le rôle que lui a assigné Dubois. Ce dernier fait partie de la lignée des valets virtuoses, poètes, deux ex machina, doubles de leur auteur, qui depuis le Pseudolus (l’Imposteur) de Plaute, mentent pour le plaisir de jouer et de gagner, et triomphent à la fin : « Ma gloire m’accable », se vante Dubois dans l’avant-dernière réplique. Le personnage possède également de la noirceur, car ses intentions sont immorales (il veut enrichir Dorante) ou cachées : pourquoi prend-il tant de plaisir à « déshabiller » les sentiments d’Araminte au fil de la pièce ? Quoi qu’il en soit, c’est lui qui mène le jeu, sait tirer parti du hasard et des autres, fait avancer l’action : dans l’acte I, il révèle à Araminte les sentiments de Dorante, dans l’acte II, il oblige peu à peu cette dernière à s’avouer ses sentiments pour Dorante, dans l’acte III, il fait éclater publiquement le « scandale » des amours de Dorante et Araminte et les obligent à se « rendre ».

« Quand l’amour parle, il est le maître »

La mise en scène de Bondy ne s’intéresse pas seulement à la comédie d’intrigue dominée par l’artificieux Dubois. Elle parvient aussi à mettre en exergue la peinture du désir, la comédie sociale et morale, le comique, et le style délicieux (« naturel ») de Marivaux, adapté à la subtilité des analyses du cœur.

Dans une époque où l’amour est un commerce, une « négociation », il est doux, rappelle Bondy, de s’intéresser au moment de la « séduction », à la façon dont s’accroît le désir amoureux. Et à ce jeu-là de l’amour, les comédiens Louis Garrel et Isabelle Huppert excellent. Lui parvient à donner corps aux diverses facettes du personnage : manipulation, dissimulation, sincérité, naïveté, honneur, tendresse. Elle fait vite oublier qu’elle est plus âgée que son rôle. Elle incarne une Araminte mondaine, contemporaine, soucieuse de son bien-être (elle prend des cours de tai-chi), qui veille à ses sous, arbore de raffinées robes de soirée, boit du champagne, est joyeuse. Sa viduité ne se lit que dans l’accumulation de ses chaussures (disposées en cercles en fond de scène, au début de la pièce). Elle est à la fois conventionnelle et en rébellion contre l’indélicatesse de son entourage. Luc Bondy a choisi de ne pas souligner d’emblée le désir qu’elle éprouve en voyant pour la première le beau Dorante sur sa terrasse : théâtralement, il la rend moins prête à aimer Dorante qu’elle ne l’est sans doute dans le texte, afin de laisser Dubois insinuer en elle le désir. Isabelle Huppert joue évidemment à merveille cette « neutralité » initiale des sentiments. Elle parvient ensuite à exprimer l’émoi amoureux qui ne veut pas s’avouer, l’étourderie, l’ivresse des sens, la joie mêlée d’hystérie, de douceur, d’inquiétude et d’hésitation, le plaisir de dominer Dorante et de se jouer de lui, puis la générosité, la tendresse, l’amour-propre vaincu par l’amour.

La puissance comique

Le décalage entre ce que se disent Araminte et Dorante et ce que sait le public est souvent drôle. Mais le comique vient surtout des autres personnages, comme la péremptoire et typique Madame Argante qui s’appuie sur sa canne et sur son serviteur, tel un vieux barbon de la commedia dell’arte, qui voudrait que sa fille s’élevât au rang de « gentilhomme » en épousant Dorimont… Il fallait tout le brio de Bulle Ogier, coiffée et vêtue d’une fourrure à la « Cruella d’enfer », pour provoquer un tel rire. Arlequin, sombre, bourru, physiquement incapable de la moindre acrobatie, est comique parce qu’il prend toujours les choses et les mots au premier degré : la performance de Jean‑Damien Barbin est remarquable. Il faut également évoquer la dimension comique des personnages du Comte (joué par Jean‑Pierre Malo), de Monsieur Rémy (Bernard Verley) et de Marton (Manon Combes) : ces victimes collatérales du jeu de Dubois sont servis par de grands comédiens.

Le spectacle de Luc Bondy se révèle donc plaisant, impeccablement bien joué, fidèle aux singularités du texte. La scénographie (espace scénique ouvert et profond, murs mobiles, décor contemporain chic) et le jeu des lumières (éclairant parfois la salle) tendent à souligner le jeu entre réalité d’aujourd’hui et fiction théâtrale, mais ceci n’est pas l’élément le plus réussi, ou abouti. La pièce s’achève même sur une vision des amants épuisés et silencieux face à une nuit étoilée : s’agit-il de leur avenir ? D’une image de leur amour enfin avoué mais toujours mystérieux ? Il manque comme une pièce au puzzle. On s’en tiendra donc au plaisir procuré par cette fête du langage, de l’esprit et du cœur. 

Lorène de Bonnay


Les Fausses Confidencesde Marivaux

Mise en scène : Luc Bondy

Avec : Isabelle Huppert, Jean-Damien Barbin, Manon Combes, Louis Garrel, Yves Jacques, Sylvain Levitte, Jean‑Pierre Malo, Bulle Ogier, Bernard Verley, Georges Fatna, Arnaud Mattlinger

Création décor : Johannes Schütz

Lumières : Dominique Bruguière

Costumes : Moidele Bickel

Maquillages, coiffures : Cécile Kretschmar

Théâtre de l’Odéon • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu/fr

Du 16 janvier au 23 mars 2014 à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 10

36 €| 6 €

Tournée :

– Du 2 au 12 avril 2014 : Théâtre des Célestins, Lyon

– Du 14 au 23 mai 2014 : T.N.B., Rennes

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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